Arrow
Arrow
Slider

Architecture et monuments

D'une tour l'autre : De St Ambroix à Rennes-le-Château

Écrit par Administrateur. Posted in Architecture et monuments

 

 D'une tour l'autre : De Saint-Ambroix à Rennes-le-Château

                                                                            Ecrit par Fernand de Bazel le 17 juillet 2019

 

Le petit village de Rennes-le-Château voit tous les ans un nombre très important de visiteurs déambuler dans le domaine voulu en son temps par son désormais célèbre curé, l’abbé Bérenger Saunière. Parmi les constructions, l’une d’entre-elle, la tour Magdala, se distingue par à la fois son originalité mais aussi sa position offrant au regard des touristes un panorama des plus exceptionnel.

 Il était tentant de rechercher un monument ressemblant de près ou de loin à la tour emblématique du domaine de Rennes-le-Château. Il en a été trouvé un nombre assez important, et pas seulement en France, mais aussi en Belgique et en Espagne. Leur recensement a été partiellement fait, deux nouvelles ayant été découvertes, et leur destination est d’ordre divers. Tour de guet, ouvrage d’art de chemin de fer, relais de chasse, remises purement décoratives, avec ou sans échauguette, celle de l’abbé Saunière destinée à abriter une bibliothèque semblant unique dans son usage.  La particularité de celle dont nous allons parler est sa vocation purement religieuse.[1]

 Au bord de la Cèze, dans le département du Gard, la belle cité de St-Ambroix offre au voyageur curieux un choix de visites insolites ; parmi celles-ci, l’impressionnant Plateau de Dugas. Situé sur une éminence rocheuse de plus de quarante mètres de haut, il semble veiller sur la vielle cité au riche passé. Le voyageur pourra découvrir un mystérieux autel des sacrifices indice d’un antique lieu de culte parmi les curiosités, ainsi qu’une tour carrée, vestige probable de la première église détruite vers 1560 au début des guerres religionnaires, dont au faîte trône l’ancienne cloche mise à bas par les protestants et refondue à l’occasion de la révocation de l’édit de Nantes.

 Des belles ruelles médiévales, l’œil est attiré par un étrange édifice : la Chapelle de Dugas. Au temps de son édification, le terrain était une terre à muriers ; là était érigé le château seigneurial rasé en 1629 par la volonté de Louis XIII, ainsi que ses fortifications. L’abbé Salignon, curé desservant la paroisse de 1857 à 1869, certainement inspiré par les apparitions mariales et les travaux de la mise en œuvre de la basilique de Lourdes en 1866, décida en sa foi profonde d’ériger un monument dédié au patronage de la Vierge Marie désormais nommée Marie Immaculée. Pour cela, il mit en œuvre une collecte de dons à laquelle répondirent présents de nombreux bienfaiteurs.

 Dès les premiers résultats favorables, il commença en 1867 son projet en se rendant acquéreur des ruines du Dugas. L’ancienne église du lieu allait revivre sous l’aspect d’un édifice peu commun pour une chapelle… même si ce type d’architecture était assez répandue à cette époque, avec une ou plusieurs tours, comportant ou non ces fameuses échauguettes très en vogue en ces temps là, force est de reconnaitre que ce choix pour un édifice religieux était jugé original, voire hardi si l’on en juge les qualificatifs utilisés à l’époque. Le choix de l’architecte chargé du projet n’était pas anodin, car l’abbé Salignon se tourna vers l’un d’entre-eux parmi les plus expérimentés : Henri Révoil[2]. Architecte en chef des Monuments Historiques, et Architecte du Gouvernement de 1850 à 1900 ; il fut en outre Architecte Diocésain de 1852 à 1900, s’illustrant dans nombre de projets à Aix En Provence dont l’église Saint-Jean de Malte, du Couvent des Carmélites et de sa chapelle, voire du Collège catholique pour ne citer que ceux-là ; mais son œuvre à l’extérieur fut immense, on lui doit pas moins de 50 réalisations. Celui qui le surnommait affectueusement « Mèstre de la pèiro », son ami fidèle l’illustre Frédéric Mistral, correspondait fréquemment avec ce travailleur infatigable et un jour recueillit cette confidence révélatrice à plus d’un titre : « … grâce à Dieu ! J’ai ma main, mes yeux et ma tête de 30 ans ! Et j’en aurais bientôt 76 ! Et 51 ans de services ![3] » Ami de Violet le Duc, il partageait avec celui-ci un goût certain pour l’architecture médiévale et romane, et nombre de ses restaurations en portent la trace dont la reconstruction partielle de la cathédrale de Montpellier et bien d’autres monuments… Inlassablement durant cinquante années il restaurera, et dessinera de sa main alerte nombre de projets, allant jusqu’à publier des ouvrages faisant autorité.[4] Cet infatigable sauveteur des monuments historiques a marqué son époque et nous a légué une œuvre considérable.[5]

 Aussi, le choix du prêtre pour mener à bien son œuvre de bâtisseur était aussi judicieux qu’opportun, connaissant certainement la haute opinion de Ferdinand de Guilhermy le recommandant à son poste avec les plus grandes louanges. Mais par contre, une fois la décision prise, il apparait difficile de savoir qui du commanditaire ou de l’exécutant a eu l’idée et décida de l’architecture de ce lieu de culte…

 Quoiqu’il en soit, le projet de cet édifice de style roman possédant quatre tourelles crénelées ainsi qu’une une tour impressionnante fut choisi et son exécution entamée. Avant de décéder le 11 décembre 1869, l’abbé Salignon avait fait don de la propriété à la Fabrique de l’église de Saint Ambroix ; un décret devait confirmer la fabrique en à accepter la libéralité et le nouveau sanctuaire fut érigé sous le vocable de Chapelle du Secours. Henri Révoil eut le souci de conserver les murs anciens de l’ancien sanctuaire malgré l’avis du ministère de l’Intérieur, dessina une nef plus large quitte à changer l’orientation primitive. Le vieux sanctuaire fut en outre conservé en chapelle latérale.

   Le nouvel édifice devait être consacré par Mgr Béguinot le 5 décembre 1896 sous le ministère de l’abbé André André nommé quant à lui par décret du 12 janvier 1870. Ainsi ces nombreuses années furent nécessaires pour mener à bien cet imposant édifice, dans un climat parfois hostile, l’église de France subissant les attaques incessantes de cette « république ennemie de la religion » ; malgré ce climat, les dons furent constants en témoignent l’avancement du chantier et le résultat étonnant. Quant à l’intérieur de la chapelle il fut traité avec la plus grande simplicité, le contraste venant de la monumentale tour couronnant l’édifice avec à son faite la belle statue de la Vierge Marie embrassant de son regard les paroissiens et les nombreux pèlerins venant se recueillir dans la chapelle du Dugas.

  Bien loin de là, rappelons qu’un peu plus tard en 1902 dans le département de l’Aude à Rennes-le-Château, un autre prêtre bâtisseur l’abbé Bérenger Saunière[6] entreprenait également au sein de son « domaine » la construction d’un édifice de la même inspiration architecturale connue sous le nom de tour Magdala ; bien plus modeste, comportant quant à elle une échauguette contigüe à une petite pièce qu’il fit aménager en bibliothèque. Sa renommée fut et est encore due à bien d’autres raisons et serait quant à elle tombée dans l’oubli si une belle histoire de trésor n’était réapparue…

 Notre abbé Audois se serait-il inspiré du beau monument Gardois en décidant à son tour d’opter pour une architecture similaire ? Certes on pouvait se poser la question, mais l’on sait aujourd’hui que d’autres sources d’inspiration purent le guider…

 Le petit monument de Rennes-le-Château possède des proportions bien plus modestes mais la parenté est évidente. Il est rapporté que l’abbé Saunière envisageant sur le tard d’autres projets grandioses, parmi ceux-ci, aurait caressé le rêve d’édifier une très haute tour : à l’image de celle de la Chapelle de Dugas ? Cette thèse bien qu’étant à ranger au rang des fausses informations pourrait laisser entendre que ses auteurs connaissaient la tour de St Ambroix.

  Il a été démontré que Tiburce Caminade  fut le maitre d’œuvre et le dessinateur de la tour de Rennes-le-Château. [7] De récentes recherches en apportent la preuve formelle et ouvrent des perspectives inédites…[8]

 Il est vrai que l’abbé Saunière aurait pu faire un tout autre choix, l’on songe à un autre architecte célèbre connu pour ses multiples réalisations dans le département de l’Aude : Charles Emile Saulnier, nommé en 1880 architecte diocésain du département de l’Aude à la place de Cals. On lui doit les églises de Luc Sur Orbieu, Preixan, Peyrens et le clocher de Belcaire entre-autre. Les châteaux de Floris près d’Azelle, de St-Julia à Trèbes, de Villegly, les chapelles des châteaux de Gaujac-Lézignan, de Rivières près de Caunes, les tombeaux chapelles de Pennautier sont parmi ses nombreuses réalisations ; les maisons de campagne de Berthoumieu à Aragon, de Rolland à Alzonne, Aymard à Brousse, de Bax à Verzeilles ont fait partie de ses commandes. En outre, il a édifié les Etablissements de bains à Carcanières, de Foux à Limoux ; mais on lui est redevable également de la restauration de ND de Marceille ainsi  que l’église Saint-Martin à Limoux. Il ne s’agit là que d’un modeste aperçu des réalisations de cet architecte notoirement connu du temps de l’abbé Saunière. Il faut aussi rappeler le projet de Notre Dame de Marceille.  C’est en septembre 1872 que Paul Emile Saulnier propose un projet d'agrandissement de la basilique. Monseigneur François Alexandre Roullet  de la Bouillerie, est évêque du diocèse de Carcassonne (1855-1873); Monseigneur  François-Albert Leuillieux lui succédera  le 24 juin 1873  et ne quittera Carcassonne qu'en juillet 1881. Ce projet aurait dû voir le jour grâce à une vaste collecte lancée à l’attention des «  Amis qui aiment le Culte de Marie ». La basilique de l'Immaculée-Conception située au cœur des sanctuaires de Lourdes surplombant la grotte a  été construite de 1866 à 1871 sur les plans d'Hippolyte DURAND et consacrée en 1901 ; Il est à noter que six années seulement séparent le début des travaux de Lourdes et la présentation du projet. Il est étonnant de constater que les vues de face de la Basilique de l'Immaculée-Conception avec ses deux rampes de montée et les plans de Saulnier se ressemblent étrangement, l’intention de l’architecte ne fait aucun doute quant à la similitude et la destination du projet.  Ce projet grandiose ne devait pas voir le jour…[9]

 Dans le pays de Sault, à Belcaire, le clocher de la belle église se distingue par son aspect défensif : il est crénelé ! La vue depuis la terrasse est remarquable. Charles Emile Saulnier en fut également l’architecte : son édification datant de 1884, on ne s’aventurera guère en affirmant que l’abbé Saunière connaissait cette réalisation. Son point de vue remarquable embrassant l’horizon aurait-il fait l’objet de son attention ? C’est possible.

 On n’est nullement surpris de trouver notre architecte dans la liste de la Société des Arts et Sciences de Carcassonne en 1891 en tant que membre résident, au même titre que Louis Fedié. Il est vrai que cette noble institution comptait également dans ses rangs l’abbé Roquelaure, Emile Cartailhac, E.Beaumetz, Gustave Marty archéologue à Toulouse, Constant, camérier à S.S… l’abbé Ancé, curé à Greffeil, et l’abbé Boudet de Rennes-les-Bains qui les rejoignit en 1888.

 L’abbé Saunière aurait pu consulter cet architecte qui certainement se serait acquitté de sa commande de la plus belle manière, au même titre qu’Henri Révoil le fit avec la Tour de Saint-Ambroix, celle-ci bravant les outrages du temps en conservant le plus bel aspect tout comme sa cousine Audoise. Mais son choix devait être dicté par d’autres impératifs et ce fut Tiburce Caminade qui devait mener à bien cette tâche ne pouvant envisager un seul instant que ce petit endroit des Corbières[10] est  devenu au fil des ans un des sites les plus visités de l’Aude… Il peut paraitre étrange par ailleurs que son nom ne soit pas mentionné dans le village, mais soyons confiants que la municipalité comblera cette lacune en rendant hommage à cette personnalité…

 

 

 



[1] Celle-ci a été décrite dans un ouvrage : Rennes-le-Château, le Domaine de l’abbé Saunière, Michel Azens, Ed Pegase 2016.

[2] Aix en Provence 1822-Mouriès 1900.

[3] Lettes transcrites par Jean Bouvier.

[4] Architecture Romane du Midi de la France 1873, 3 vols in-folio avec planches.

[5] Site à consulter : http://elec.enc.sorbonne.fr

[6] Montazel 1852- Rennes-le-Château- 1917

[7] Rennes le Château, Le Domaine de l’abbé Saunière, Informations sur son architecte, Michel Azens Ed Pegase 2016

[8] Une étude en cours.