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Figures du passé

Alet Aude : un inventaire épiscopal II ème partie

Écrit par Administrateur. Posted in Figures du passé et personnalités

 

 Alet Aude : un inventaire épiscopal II, la bibliothèque de Monseigneur de Bocaud                                                                                                            

                                                                                                                                                                             

 Après avoir inventorié la plupart des effets du prélat, il était important de s’atteler à la vaste tâche que représentait cette fameuse bibliothèque, aussi un libraire expert fut désigné.

 C’est donc le 9 mars 1763 que se retrouvèrent le Juge mage, le procureur du Roi et le représentant des économes généraux. Le sieur Heirisson, libraire expert à Carcassonne était présent pour effectuer ce travail pesant : pas moins de deux-cent soixante-quatre pages du procès-verbal… La besogne ne devait s’achever que le 15 avril suivant ! On commença par les tablettes de la chambre de l’évêque contenant les livres de chevet du prélat ; au nombre de 168, les titres étaient très variés : majoritairement des livres religieux, mais aussi entre-autres plaisantes lectures,  l’Âne  d’Or d’Apulée, Les dialogues de la Vieillesse de Cicéron, et Romulus de Mr de la Motte. Passé ce menu fretin,  dès le seuil passé de la salle de billard allait commencer le travail sérieux :  de nombreux livres in-folio sur les auteurs ascétiques tels Saint-François de Salle, voire Saint-François Borgia, des grammaires en nombre, des ouvrages de controverse, des lexiques d’Hébreu et d’Italien, toute l’Histoire de France, des poètes latins et étrangers, quantité d’ouvrages de dévotion ainsi qu’un lot très important d’ouvrages traitant du quiétisme et du jansénisme, sans parler de rituels et bréviaires de nombreux diocèses ; mais aussi des romans comme l’Astrée de D’Urfé, Robinson Crusoé, Rabelais, la Princesse de Clèves, Gulliver, Cyrano de Bergerac, Manon Lescaut et évidemment les contes de Mr de la Fontaine pour ne citer que les principaux… Cet ensemble qui ferait rêver un bibliophile totalisait 900 volumes estimés 846 livres par l’expert. Quant à la bibliothèque à proprement parler, le procès-verbal comprenait pas moins de deux-cent pages ! Des bibles en toutes langues et quantité dont la bible de Vitré, celle de Duhamel, quantité d’ouvrages de jurisprudence, de sciences, de géographie, d’histoire Française et étrangère, des relations de voyages, des dictionnaires en quantité, l’Histoire Générale du Languedoc de Devic et Vaissète, les Mémoires de Condé, les Cérémonies religieuses de tous les peuples du monde, tous les épistoliers,  beaucoup de raretés tel l’Alphabet de l’imperfection et malice des femmes et pour finir, Le Mercure de France de 1733 à 1762 en trois-cent-cinquante-sept volumes ! En bref à se demander ce qui manquait à cette si riche « collection entassée dans ce petit évêché de province »… Mgr de Bocaud avait donc de quoi satisfaire sa curiosité et son goût de la lecture dans ses appartements, voire à l’ombre des beaux arbres centenaires du parc…

 Reliés en veau ou en basane, beaucoup en parchemin et quelques-uns en maroquin, on ne sait s’ils portaient un ex-libris ou s’ils étaient marqués au fer aux armes du prélat. Ce qui expliquerait qu’aucun de ces livres n’ait été signalé ni en bibliothèque publique, ni en privé. Le libraire Heirisson reçut en guise d’honoraires la somme de deux cent neuf livres ; Signalons que dans des registres contenus dans le cabinet attenant à la bibliothèque étaient contenus onze volumes de procès-verbaux des visites pastorales du diocèse depuis 1640. Saura-t-on jamais ce que sont devenus ces précieux documents qui seraient très utiles pour l’histoire de Mgr Pavillon et de ses successeurs ?

 Le total de la succession s’élevait à quarante-sept mille sept cent soixante-trois livres trois sols et un denier, l’orfèvrerie étant pour 1189 livres, l’argenterie pour 4707 livres, la bibliothèque entrant pour la majeure partie de cette succession pour une somme estimée à 13500 livres... On peut raisonnablement estimer la quantité totale à plus de 3000 ouvrages !

 Que devint-elle ? Les héritiers n’ayant pas répondu à l’assignation ayant été cités à comparaitre, on vit apparaitre la veille de la clôture , Mr de Cayrol, ancien doyen et chanoine du chapitre cathédral de Notre –Dame d’Alet, porter une procuration de Messire Thomas-Marie de Bocaud, seigneur de Teyran,  entre-autres titres, pour accepter en son nom sous bénéfice d’inventaire, la dite succession ; il fut donc mis en adjudication  tous les meubles, effets et évidemment la belle bibliothèque de feu Mgr de Bocaud. On placarda une grande quantité d’affiches et avis, tant à Alet que dans de très nombreuses villes, jusqu’à Toulouse, Béziers et Montpellier !

 Le sénéchal se prononça pour une vente le 6 août 1764, mais malgré le battage effectué, après que la caisse ait roulée dans la petite cité, à 6 heures, nul ne s’était présenté... en dernière minute, un certain Etienne Larade, avocat au parlement et citoyen d’Alet se fit connaitre en tant que procureur de Mr de Chantérac, le nouvel évêque, qui offrait 34000 livres pour l’ensemble des biens du prélat. Malgré la proclamation, nul ne se présenta et il fallut attendre le lendemain pour voir arriver un libraire de Toulouse dénommé Dalles qui offrait 8000 livres de la bibliothèque. Puis le 10, Vaisse, fabricant de Carcassonne offrait 35550 livres, le procureur de Mr de Chantérac se vit refuser son offre à trente-sept mille livres. Et il fallut attendre un an pour la reprise des offres, soit le 18 mars 1765 ! Là aussi, un battage important fut opéré en vain, puisque malgré les criées il fallut attendre le 26 pour voir arriver un bourgeois de Quillan dénommé Vincent Canavy qui propose 30000 livres pour le mobilier ; le procureur de Mr de Chantérac rebondit illico à 41900 livres dix sols et trois deniers affirmant régler séance tenante…

  Niveduab, procureur de Mr de Bocaud et Michel, procureur de l’économe général requérant la vente, satisfaits, et on s’en doute heureux d’en finir, adjugèrent à Lagarde tout le mobilier avec la superbe bibliothèque. Mr de Chantérac devait en jouir paisiblement durant les 25 années de son épiscopat, mais l’horizon s’assombrissait et les vents mauvais commençaient à menacer cette quiétude. La révolution finit par sévir également dans le « lieu choisi » les lois de 1790 dépossédant le clergé de ses biens s’appliquèrent ici aussi et Mgr de Chantérac finit par prendre le chemin de l’exil le 31 août 1792 avec ses chanoines et de nombreux prêtres de son diocèse pour la ville de Sabadell en Espagne ou il devait décéder le 27 avril 1793. Mlle de Chantérac, sa sœur, trop âgée pour le suivre resta à Alet ou elle décéda pendant la révolution. Une notice décrit un inventaire réalisé après le départ du prélat en exil[1] : il est intéressant de comparer ce qui restait des splendeurs passées : pas grand-chose en fait, et de la belle bibliothèque encore moins… 1300 volumes environ à peine, vestiges épars de la collection entretenue avec amour par Mgr de Bocaud et dont au début du XXe on pouvait voir encore quelques étagères mais qui ne contenaient plus que des faux livres aux façades cartonnées, tristes leurres inutiles, autant de fantômes de la richesse passée ; comme nous l’avons vu,  il n’a pas été signalé que ces livres portaient un ex-libris, voire les armes de l’évêque. On ne peut pas écarter que ce soit un oubli, mais ce défaut d’authentification ne veut pas dire pour autant qu’ils soient à jamais perdus ; en fait une autre piste existe que celles des enchères de l’époque de la révolution, voire des vols et pillages auxquels la contrée était coutumière pendant la période révolutionnaire, des exactions et rapines en nombre ayant été rapportées . En effet, un texte à la fin d’une réédition d’une bande dessinée parue l’été 2017[2] d’abord, puis un livre[3] paru en décembre suivant semblent s’accorder sur une possible cache trésoraire redécouverte par le désormais célèbre abbé Saunière curé desservant en son temps le petit village de Rennes-le-Château.

  Des livres du XVIIe ayant appartenu à l’abbé seraient parvenus jusqu’à nous ; ils proviendraient de cette fameuse bibliothèque… Il sera donc peut-être possible grâce à cet inventaire d’identifier ceux-ci ; En attendant, de nouveaux éléments faciliteront-ils cette démarche ? Les recherches continuent…                           

                                                                                                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 



[1] Mémoire de la Société des Arts et Sciences de Carcassonne Tome X 2 ème partie.

[2] Rennes-le-Château Le secret de l’abbé Saunière P. Jarnac  Ed Pégase juil. 2017

[3] Le Journal de l’abbé Saunière 1901 à 1905 Commenté par P. Mensior Ed ODS Nov. 2017