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Figures du passé

Collioure : La marche pour l'emploi

Écrit par Administrateur. Posted in Figures du passé et personnalités

L’aventure qui va être relatée ne manque pas de superlatifs. Et s’il est un adjectif qui caractérise les plus entreprenants, c’est bien la détermination ; nous allons voir que le personnage dont il s’agit dans cette histoire insolite n’en manquait pas loin s’en faut, et certainement fut animé par une motivation peu commune. Aujourd’hui, on parlerait de mobilité, terme qui peut paraitre banal de nos jours avec les moyens de transport modernes, mais autrefois il en était tout autrement, ceux-ci étaient chers et bien plus lents… Aussi l’exploit que réalisa Jean Pierre Nicolas Hachette en 1793 mérite bien que l’on s’en souvienne.

Né en 1769 à Charleville-Mézières dans les Ardennes, ce mathématicien a fait ses études d’abord dans sa ville natale, puis au collège de Reims; très tôt il a cultivé de manière autodidactique son goût pour les mathématiques, tout en exerçant comme dessinateur à l’Ecole Royale du Génie de Mézières, Ecole Centrale dont l’illustre professeur n’était rien de moins que Gaspard Monge qui sut lui donner le goût de cette discipline.
Suffisamment sûr de lui, il décide de mettre ses compétences au service de l’enseignement et se met en quête d’un emploi ; il apprend par son professeur qu’un poste est à pourvoir comme professeur d’hydrographie à Collioure ; mais sapristi, un plus de 1000 km le sépare de cette destination méridionale, mais qu’à cela ne tienne, il s’y rendra et… à pied ! C’est certainement son impécuniosité, son père est un modeste libraire, qui lui fait prendre cette décision certes économique mais surtout courageuse… Notre pèlerin de l’embauche a du calculer sa route au plus juste en passant par Troyes, Lyon via Dijon, continuer d’un pas alerte sur Avignon avant que de bifurquer vers Montpellier, passer par Béziers, découvrir Narbonne et longer le bel étang de Leucate en faisant une halte méritée à Perpignan pour  parvenir enfin à destination, découvrant le grand bleu de notre Méditerranée en cheminant sur les belles plages du littoral ;
On peut supposer qu’à son âge, il n’a pas 23 ans à ce moment là, avec des forces à revendre et une motivation à toute épreuve, il a du soutenir un rythme tranquille de 4 à 5 kms à l’heure ce qui fait estimer le temps de son voyage entre 25 et trente jours ; mais rien n’interdit de penser que notre candidat s’est autorisé quelques visites bénéfiques au gré de sa pérégrination, profitant de la traversée de toutes ces belles villes…
Enfin, il est à Collioure ; après s’être certainement émerveillé à la vue du petit port baigné dans la belle lumière du Roussillon, il se présente et sans peine devance ses concurrents dans le concours pour obtenir le précieux poste qu’il occupera durant deux années en ayant comme élève celui qui deviendra le premier Polytechnicien de l’Histoire : François-Baudille-Bergé natif de ce beau village. Mais c’est la guerre, aussi notre jeune professeur s’il manie avec maestria les difficiles lois des mathématiques ne néglige pas pour autant l’apprentissage de l’épée et du mousquet et s’engage activement avec bravoure dans la défense de Collioure : celle-ci a été prise par les Espagnols en 1793, pour se voir libérée par les Français l’année d’après… Cet intermède militaire au côté de la soldatesque n’a pas dû émousser les capacités intellectuelles de notre vaillant défenseur, puisqu’il trouve le temps d’élaborer et de coucher sur le papier divers articles de mathématiques et de géométrie descriptive qu’il s’empresse d’envoyer à Gaspard Monge le célèbre mathématicien d’alors, ce qui lui ouvrira les portes de la nouvelle école de Polytechnique fraichement ouverte dans la capitale ou il sera admis comme professeur. Reconnu comme le continuateur de Monge, son enseignement de la difficile discipline de la géométrie descriptive assurée à l’Université et dans les grandes écoles laissa une empreinte durable sur les savants de son temps et participa grandement à son essor. On lui doit également une part importante au développement du machinisme en France. Notons qu’il eut comme prestigieux élèves François Arago, Fresnel et Poisson.
Sa brillante carrière lui confèrera les titres de Professeur de l’Académie des Sciences, d’illustre membre de l’Institut, de la Société Royale d’Agriculture, du Conseil de la Société d’Encouragement, de la Société Philomathique, de nombreuses Académies telles celle de Naples, de Bruxelles pour enfin se voir décerner avec mérite la Légion d’Honneur. Il décèdera à Paris le 16 janvier 1834 et est inhumé au cimetière du Père Lachaise.
Ecrit par Nicolas Dacarie le 8 mai 2016.

Sources
- Jean Nicolas Pierre Hachette (1769-1834) dans Encyclopédia Brittanica 1911 ;
- Collioure, par le Gal Caloni, Société Agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées Orientales, 1938, vol 60, Gallica.
- Discours prononcé sur la tombe de Mr Hachette par Mr de Silvestre ; Paris, imp de Me Huzard 1834.