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Figures du passé

Edmond Combes et Maurice Tamisier

Écrit par Super User. Posted in Figures du passé et personnalités

Edmond Combes et Maurice Tamisier, de l’Aude à l’Abyssinie.

Parmi les nombreuses personnalités natives du département de l’Aude ayant acquise une notoriété, peu de nos contemporains se souviennent de ces deux intrépides explorateurs partis vers cet Orient alors très en vogue à l’orée de ce XIXe siècle. Cette contrée fascine, et nombreux sont ceux qui caressent le rêve de l’explorer… D’autres voyageurs français ont partagé la curiosité de nos méridionaux, nous pouvons citer l’enseigne de vaisseau Charlemagne, Théophile Lefebvre né à Nantes en 1811, et les frères d’Abbadie natifs de Dublin en Irlande, en 1810 et en 1815 mais tôt émigrés en France, à Toulouse exactement ou l’ainé fit le début de ses études. Parmi les autres méridionaux, citons également Joseph Galinier né à Belpech en 1815 et Adolphe Ferret né à Réalmont.

Edmond Combes est né à Castelnaudary en 1812 ; Maurice Tamisier quant à lui est né au Sommail en 1810. Embrassant très tôt la pensée St Simonienne, c’est sous l’impulsion du pharmacien Toussaint de Castelnaudary (1), un autre apôtre du mouvement, que les deux jeunes gens s’embarquèrent le 22 juillet 1883  en compagnie de 6 autres, à Marseille pour Alexandrie dans cette Egypte mythique, porte de cet Orient tant magnifié ou les Saint Simoniens espéraient y trouver LA MERE, comme ils avaient trouvé en Prosper Enfantin LE PERE, fondateur et « Pontife de leur système philosophique religieux et social ». En ces temps-là, l’Egypte était particulièrement accueillante pour les Français. Le vice-roi, Mehemet Ali, grand ami de la France, avait sollicité des fonctionnaires Français pour structurer ses services gouvernementaux. Bien entendu les nombreux ingénieurs et polytechniciens composant la délégation saint simonienne fraichement débarquée furent les bienvenus. D’ailleurs, Barrault et Talabot se mirent immédiatement au travail commençant l’étude du futur barrage sur le Nil. La musique était aussi du concert avec Félicien David composant sa partition du Désert, et le pianiste Rogé cherchant la fraicheur pour exprimer son talent.
Accompagné de Chefdeveau le médecin chef du vice-roi aux armées, Tamisier en devint le secrétaire pendant la campagne contre les Wahabites à l’issue de laquelle Combes le rejoint en Arabie pour décider leur départ pour l’Abyssinie ; traversant la mer rouge pour parvenir à Kartoum puis à Gondar, alors capitale de l’Abyssinie, ce voyage périlleux a été relaté dans leurs ouvrages. La source du Nil Blanc faisait partie de leur objectif, à défaut ils se rendirent au lac Tana d’où sort l’Abaï, ou Nil Bleu. Très tôt ils réalisèrent les grandes opportunités que représentaient ces contrées pour le commerce et se promirent de revenir. Ferdinand de Lesseps à leur retour au Caire les reçut chaleureusement, et ils rentrèrent en France ayant vécu de passionnantes expériences à défaut d’avoir rencontrés LA MERE.
Décorés de la légion d’honneur par Louis Philippe à l’âge de 25 ans, nos jeunes gens ont hâte de repartir et souhaitent une mission officielle gouvernementale. Tous les ministères sont sollicités et un autre méridional le Maréchal Soult, futur Président du Conseil est à son tour approché. En bon saint simonien, Edmond Combes mêle son côté idéaliste : apporter la civilisation dans ces contrées tout en y développant les relations commerciales. Un comptoir Français sur la mer rouge, tel est l’objectif ! La monarchie de juillet, pacifiste craint une dégradation des relations avec l’Angleterre installée à Aden, aussi une présence armée française n’est pas à l’ordre du jour. Louis Philippe consent à offrir son portrait en pied ainsi que qu’un stock d’armes, et de la menue verroterie à offrir aux chefs de clan locaux. Quant à Combes il tourne la difficulté en créant une Compagnie nommée Nanto-Bordelaise, et sans consulter les Affaires étrangères, un bateau est affrété : le Leonidas, un vapeur ! Nouveauté pour l’époque qui voit sa passerelle franchie par Galinier, Ferret et Rouget qui décèdera d’ailleurs en Abyssinie au cours du voyage. Le 21 octobre 1839, c’est le départ, et une brouille s’installe durablement entre Combes, malade resté à Marseille, et Lefebvre ; les deux hommes apparemment ne partageant pas les mêmes buts. Le gouvernement de son côté jouant un jeu étrange, cachant aux parties les facilitées accordées séparément, et le fiasco s’annonce : Un chaland en acier permettant de voyager par eau n’ayant pas été livré, allant à la rencontre de la mission Marchand, l’expédition doit traverser des marais fétides,  cela se soldera par de lourdes pertes en hommes. A la fin de 1840, la cargaison de vieux fusils et la verroterie dédaignée par les indigènes stagne dans les cales, ni Combes ni Lefebvre n’aboutissant dans leurs projets d’acquisition de ports. Quant à Combes, dérivant au gré des échecs de Massaounah en passant par le Cap de Bonne Espérance à bord de l’Ankobar affrété par la Compagnie Nanto-Bordelaise, il obtint des ministères pour dédommagements de garder les vieilles armes, dans le dessin de les livrer vers les îles de l’Océanie.
Ce sont les Anglais, ayant eu vent de la mission, qui raflèrent la mise en parvenant à acquérir un port en traitant avec le Roi du Choa par l’intermédiaire du Capitaine Harris, anobli peu de temps après. Il faudra attendre la IIIe république pour que la France parvienne à s’installer à Djibouti, reprenant le projet de Combes. Elle construira le chemin de fer de ce port à Addis-Abeba, la nouvelle capitale de l’Abyssinie.
Edmond Combes, déçu mais non découragé, parcourt en 1841 la Nubie et l’Egypte pour rentrer en France en 1842. Ses longs rapports (2) au ministère des Affaires Etrangères, dignes d’un agent de carrière le firent nommer d’abord Agent Consulaire de France à Scala Nova en Turquie en 1843, puis Vice Consul à Rabat en 1846 avant d’être Consul à Damas en 1848. De retour à Castelnaudary il se maria malgré la fraicheur de l’accueil fait au prétendant, ceci certainement dû à ses convictions saint-simoniennes, avec Anne Françoise Jacquette Ernestine Doutre, fille de Bertrand Doutre, avoué et de dame Rose Boyer. Les parents s’abstinrent de venir à la cérémonie. Peu de temps après le jeune ménage s’embarqua pour le Levant, la carrière « officielle de Combes » ayant commencé avec un rapide avancement. Malgré l’opposition de Madame Combes craignant pour la santé fragile de son mari, celui-ci cédât aux injonctions de Lamartine en 1848, nommé fraichement Ministre des Affaires étrangères et revint dans cet Orient qui devait l’emporter. Ayant rejoint son poste à Damas, le choléra se répandant tel un fléau en Asie Mineure finit par emporter sa propre fille, le terrassant à son tour dans des circonstances atroces à l’âge de 36 ans le 22 août 1848. La foule ayant intercepté sa civière, accusant les Européens d’avoir amené cette épidémie le mit bas à terre et le lyncha ; porté au Consulat, il y agonisa dans de terribles souffrances. Son corps fut rapatrié en 1849 et repose au cimetière Ouest de Castelnaudary dans un insolite tombeau dont les inscriptions rappellent sa carrière mouvementée. Son autre fille devait succomber au Lazaret de Marseille un mois plus tard. Son épouse quant à elle vécut jusqu’en 1888. Malheureusement, ses papiers passés à ses neveux ont été détruits. On doit aux archives saint-simoniennes ainsi qu’aux archives ministérielles l’essentiel des pensées et des actes de cet Audois.
Un aspect méconnu de la vie de cet aventurier mérite d’être rappelé ; on sait par des courriers échangés, dont seuls 2 subsistent, les autres étant perdus, qu’il fréquentait Georges Sand, rencontrée lors d’un séjour dans la capitale. Surnommé affectueusement l’Abyssinien par Chopin et la romancière, la dame de Nohant possédait les ouvrages publiés par Combes (3). Elle voyagea « par procuration » à travers ces récits, outre ceux que lui fit son propre fils, Maurice, embarqué dans une croisière avec le prince Jérôme Napoléon. Gageons qu’en outre Edmond Combes dut lui faire partager abondamment les histoires du folklore local de son pays natal, particulièrement ceux de la haute vallée de l’Aude ; il est vrai que les récits entendus dans l’ancienne pharmacie Mordagne de Castelnaudary devaient produire de l’effet, quand on sait les liens qu’entretenait Georges Sand avec Jules Verne, on est en droit de s’interroger quant à l’inspiration de celui-ci à propos de l’un de ses romans, Clovis Dardentor…(4)
Les différents courriers adressés aux politiques de l’époque, sont révélateurs et nous apprennent des anecdotes restées inédites. Au comte Mole, il vante la gloire et les bienfaits d’un rapport commercial très avantageux avec l’Abyssinie, les marchandises d’importations « dont nous sommes souvent embarrassés » devant être échangées « avec des céréales, de l’or, du café, du musc, de l’ivoire, des plumes d’autruches, de la cire, du suif, des peaux de toutes espèces, etc… » A Mr Désaugiers, chef de division aux affaires étrangères, il réitère des appuis, promettant de juteux partenariats commerciaux. Guisot pour sa part en février 1841, se montre réservé quant à ces entreprises privées.
Quant à Antoine d’Abbadie (5), si l’on sait qu’il  l’a rencontré au moins une fois grâce au livre qu’Arnaud d’Abbadie rédigea (Douze ans de Voyages en Ethiopie, Chap. XI), ce fut en février 1840, à Maïe-Tahalo, on lit dans un rapport adressé au Ministre des Affaires Etrangères qu’il apprend que Mr d’Abbadie jeune, donc Arnaud a été « accusé à tort ou à raison d’avoir conspiré chez Ras Ali contre Oubi, et qu’il fut brusquement chassé avec son frère. » et ce en 1839 .Qu’en 1841, « que les Mrs d’Abbadie se trouvent à Tajoura, mais qu’il n’a pas pu les voir. » Enfin que le 10 juillet, il parvient à Djedda ou il rencontre Mr d’Abbadie jeune qui a laissé son frère Antoine à Odéida ou ils devaient se rejoindre à Massaouah. Ces courriers sont extrêmement enseignants et révèlent à la fois la personnalité, les convictions, mais aussi le courage de ces jeunes explorateurs à la conquête  de ces contrées lointaines, portant leurs rêves, leurs espoirs dans des conditions extrêmement difficiles, souvent périlleuses nous léguant à travers leurs écrits de bien beaux témoignages.

1/ Des réunions de saint-simoniens dirigés par Prosper Enfantin et Toussaint jeune, se tenaient alors dans la cuisine de l’officine. Cité dans "Voyage au centre de l’Affaire", Ed Pégase, Michel Azens 2014.
2/ Conservés aux Archives saint-simoniennes à la Bibliothèque de l’Arsenal.
3/ Voyage en Abyssinie, Voyage en Egypte, en Nubie.
4/ Signalé dans "Voyage au Centre de l’Affaire" Michel Azens, Ed Pégase, 2014.
5/ Lire Antoine d’Abbadie dans Sud Insolite et le "Voyage au centre de l’Affaire".

Notes : bulletin de la S.E.S.A Tome XLV, 1941.