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Histoire

Epoque Royale de Sorèze : le temps de la rigueur

Écrit par Super User.

Epoque Royale de Sorèze : le temps de la rigueur…

On pourrait disserter longuement sur les avantages, voire les inconvénients de celle-ci, les peines les souffrances parfois endurées, le regard contemporain que nous porterions sur le sujet ne serait guère objectif, d'autant que nous serions bien en peine d'en comprendre la portée ainsi que les enjeux. Il serait vain et prétentieux de résumer des siècles d'existence de cette école devenue institution et dont la renommée s'étendait jusqu'aux lointaines provinces du midi Toulousain, aussi nous nous bornerons à évoquer les règles qui régissaient le quotidien de cette école…

C'est ainsi qu'en chinant chez un libraire de la région, nous avons eu la surprise de découvrir un petit opuscule ancien dressant l'organisation, les différents règlements à observer ainsi que le calendrier religieux rythmant les études de ces élèves des temps passés dont certains sont restés célèbres dans l'histoire locale et nationale… il était alors tentant de l'évoquer à travers un article et d'en citer les passages les plus marquants voire les plus insolites, des anecdotes du plus haut pittoresque, voire des évènements notoires survenus dans cet établissement à d'autres périodes qui viennent renforcer l'ambiance régnante d'antan. Mais d'abord, faisons donc un court résumé de l'histoire de cette école avant de nous pencher sur ces carnets…

Abbaye ecole de Sorèze
L'Abbaye-Ecole de Sorèze vue du ciel, les bâtiments et le parc sont classés au titre des Monuments Historiques. Crédit photo : Abbaye Ecole de Sorèze.

Une origine ancienne… - Cette prestigieuse école fut installée au sein de l'ancienne abbaye royale Notre Dame de la Sagne. Située au pied de la montagne noire elle était une fondation carolingienne de Pépin d'Aquitaine datant de 754. Pillée et détruite par les envahisseurs Normands au Xème siècle, elle connut après sa reconstruction une période de prospérité, avant d'être rasée au XVIème siècle pendant les guerres de religion ; Notre Dame de la Paix sera son nouveau nom au XVIIème siècle… Dom Jacques de Hoddy en 1682 décida l'ouverture d'un séminaire destiné aux enfants de familles nobles peu argentées, et c'est en 1757 que l'école acquiert une belle notoriété sous la direction de Dom Victor de Fougeras qui fera du Français, chose rare, la langue d'enseignement… Toutes les matières sont enseignées ainsi que l'équitation, l'escrime, la natation et des cours de fortification ; la qualité des cours fit qu'en 1776, Louis XVI la reconnaîtra comme la première des douze écoles royales militaires du royaume destinées à produire les futurs officiers des armées. Les ordres monastiques étant dissous durant la révolution, les écoles royales furent supprimées, et l'on doit à François Ferlus le rachat des bâtiments lui permettant le maintien de l'école. C'est en 1854 que le père dominicain Lacordaire en prend la direction et donne un nouveau souffle à l'institution. Ainsi la renommée de Sorèze dépassera largement les frontières du pays et accueillera des centaines d'étudiants inscrits par des familles séduites par la qualité de l'enseignement. En 1978 les dominicains se retirèrent de la direction de l'école, et par la suite celle-ci deviendra mixte ; la fermeture définitive intervint en octobre 1991 ; elle fut donc une des plus anciennes écoles d'Europe à avoir occupé les mêmes lieux sans discontinuité… 
Mais parlons de ses élèves… Ils venaient tous de régions différentes et étaient loin d'avoir les mêmes origines familiales, souvent de confessions différentes ; et suivant les périodes auxquelles ils fréquentèrent l'établissement, le règlement ainsi que la discipline devait évoluer ; par contre il en était autrement de l'enseignement ainsi que des professeurs et… de la direction des études. A ce sujet, l'école ne connut-elle pas plusieurs révoltes ? La plus célèbre en 1830 fit que l'on dut envoyer la garde nationale… l'année précédente une soixantaine d'étudiants s'enfuirent au grand dam de leur Directeur !

Les règles d'antan… - Nous sommes donc en 1896… ce petit carnet porte comme titre "AGENDA" et Renseignements Utiles… en ces temps-là, la religion rythmait la vie scolaire, ainsi en première partie de ce carnet, nous pouvons voir en détail l'organisation des journées, mois par mois ou le règlement ordinaire de l'établissement alternait le déroulement des différents offices. Ainsi le dimanche 2 février qui débutait par Septuagésime on célébrait la Solennité de la Purification de la Très Sainte Vierge avant de participer à la Fête patronale de l'école ; pas moins de 2 messes étaient célébrées, l'une à 6h30 suivie par la Grand'Messe de 8h30 et à 1h30 on allait se promener après avoir assisté aux vêpres ; à 6h00 on rejoignait l'étude pour une demi-heure plus tard assister à un Sermon suivi d'un Salut. Tel se présentaient généralement les dimanches. Mais parcourons le Règlement Général : on priait à l'étude du matin et à la chapelle le soir en chantant le Salve Régina ; le Veni Sancte Spiritus était récité à genoux lors du début des classes et des études et à la fin des exercices le Sub Tuum était dit en commun… La messe était obligatoire pour tous les élèves cela va sans dire et ceux-ci devaient tous prendre part aux chants indiqués par le Maître de Chœur ; il était particulièrement recommandé à ceux-ci de participer avec recueillement… Une heure par semaine était consacrée soit au catéchisme soit à des conférences religieuses en dehors de la méditation durant les études. Une retraite générale de trois jours était effectuée à chaque rentrée scolaire. Chaque élève pouvait choisir librement son confesseur parmi les prêtres approuvés par le Directeur de l'école. Les élèves pouvaient se voir demander à toute occasion leur "cahier régulateur" ou étaient soigneusement consignés leurs devoirs et leçons. Au réfectoire, la bonne tenue, la politesse, la propreté et la discrétion étaient de mise alors qu'au dortoir, les fautes commises étaient punies avec une sévérité exemplaire…
A la rubrique "Dépenses particulières" les élèves devaient déposer à l'économat ou à la censure tout leur argent sauf celui affecté par l'usage pour chaque division. Chaque semaine il était distribué suivant les besoins, l'Econome se réservant le droit de retenir à chaque élève une somme à ceux ayant commis des dégradations ou des dégâts… Il était formellement défendu de faire acheter quoique ce soit par les domestiques. La tenue était obligatoire et se promener en veste déboutonnée entraînait immédiatement une punition. Evidemment la propreté de l'uniforme se devait d'être exemplaire…
A la rubrique "Bains" on apprend qu'il y avait 12 nouvelles cabines pour bains complets, 24 cuvettes pour les bains de pied et 2 "systèmes perfectionnés pour douches…". Il était ainsi prescrit de prendre un bain complet par mois, un bain de pied tous les quinze jours, les douches étant laissées à la décision du Docteur ! Nous en arrivons à la discipline générale, sujet qui doit porter à réflexion, je cite : "Les élèves doivent à tous leurs maîtres, politesse, respect et prompte obéissance. Le Supérieur, ou en son absence, celui qui le remplace, exerce une juridiction universelle et peut recevoir toute espèce de réclamation. Le Censeur est après lui investi d'une pleine autorité et c'est à lui que sont demandées toutes les permissions prévues par le règlement de l'école" ;

Sévérité ou prévoyance ? - Bien évidemment des cas d'exclusion étaient prévus : l'incorrigibilité après 3 avertissements solennels, l'introduction, le recel, la possession, et la lecture des livres mauvais, gravures ou photographies contraires à la pudeur… Enfin, l'insubordination grave, les mauvaises conversations, le vol, la calomnie et en général tout ce qui représentait pour l'école, un scandale, un déshonneur, voire un danger. On ne badinait pas avec la discipline alors ! Il y avait des Externes régis par les mêmes règles, et on considérait cela comme une concession…
On s'adressait au Censeur pour ce qui concernait la discipline, le travail à la salle d'études, la tenue, la santé des élèves et les arts d'agrément. Le Régent des Etudes quant à lui veillait à l'enseignement, l'application en classe, les progrès, les parties faibles ainsi que les leçons particulières. On s'adressait à l'Econome pour les fournitures en tout genre et les comptes à régler. Le Supérieur décidait des exemptions et des permissions non prévues par le règlement et se tenait à la disposition des familles pour tout ce qui intéressait l'éducation physique, intellectuelle et morale des enfants. Vous pouvez voir sur un tableau la "Distribution du Temps" qui concernait le Grand Collège, les Collets Rouges et les Collets Bleus : en ce temps-là, on se levait à 5h30 et après une journée très bien remplie, on se couchait à 8h00. Ainsi apprenaient jadis les élèves de cette prestigieuse école !
Des élèves qui plus tard ont marqué leur temps…
On peut raisonnablement penser que cette discipline avait du bon, au vu des résultats ainsi que des personnalités qui sont issues de cet établissement ; si vous vous y rendez, visitez-donc la salle des Illustres ou sont exposés les bustes des personnalités ayant fréquentés l'établissement ; cette salle fut améliorée grâce à l'initiative de Joseph Raynal auteur des "Soréziens du Siècle"1 qui fut nommé à cette époque Directeur de l'école au moment où l'établissement connaissait une période difficile ; il redonna vie à cette institution apportant une dynamique nouvelle, instituant des fêtes, assouplissant quelque peu le régime ; une anecdote mérite sa place : dans la salle des bustes, ce "Panthéon des Gloires", vous y verrez un buste de Simon Bolivar2, mais las… Rien ne prouve qu'il ait fréquenté l'école, vous pouvez lire l'excellente étude du frère j.de Metz, ancien archiviste de Sorèze qui renferme des anecdotes des plus intéressantes…3 On y apprend entre autres que les "grands" logeaient seuls dans de petites cellules, le reste du commentaire est explicite… Que les cuisines semblaient sales et qu'on nourrissait deux rapaces dont un aigle au sein de l'établissement. Cinq cent élèves étaient inscrits encadrés par une trentaine de religieux.


La Cour des Rouges : du nom de la couleur des collets portés par les élèves de Première et Terminale. La cour des Rouges est l'espace réservé aux élèves les plus âgés. Crédit photo : Abbaye-Ecole de Sorèze.

Enfin, si vous vouliez approfondir vos connaissances sur la vie des élèves d'autrefois, je ne saurais trop vous recommander d'acheter le livre de Sabine Tanon de Lapierre : Grandir à Sorèze, Lettres de cinq collégiens cévenols 1820-1830, chez Lucie Editions ou "L'émouvante musique" de l'enfance de cinq garçons ayant fréquenté l'établissement à travers leurs courriers découverts dans une malle dans la maison familiale. Le souci de leur grand-père à l'époque ? Qu'ils reçoivent un solide enseignement pour avoir un bon métier… Sa rencontre avec le Directeur-Propriétaire de l'école, Monsieur Ferlus le décidera ! À votre tour lisez ces courriers touchants dans lesquels les joies côtoient les peines et lorsque le caractère bien trempé de ces élèves s'affirme dans ce petit monde où l'esprit de corps et la camaraderie n'étaient pas de vains mots dans l'égalité et le partage.
Je ne suis pas certain qu'aujourd'hui nos chères têtes blondes seraient prêtes pour une rentrée scolaire avec de telle règles, mais comme chacun sait, les temps changent et les parents souvent d'assister, impuissants, à la dévotion de ces nouveaux saints tels St Portable, Ste Tablette, de se battre parfois pour tenter d'enrayer la course aux marques, eux-mêmes souvent fréquentant les nouvelles églises que sont les grandes surfaces adoptant un étrange rituel ou le chariot a remplacé définitivement le bréviaire…
A l'ombre de ses charmantes ruelles aux beaux colombages, avec en arrière-plan les couleurs chatoyantes automnales de la montagne noire, l'abbaye école de Sorèze et ses murs empreints de la mémoire des élèves d'antan se visite et gageons qu'un beau dimanche vous serez tentés à votre tour de parcourir ces couloirs, de vous assoir dans une ancienne salle d'étude et en fermant les yeux vous imaginerez le bruissement des plumes sur le papier, le maître professant d'une voix calme, parcourant les travées studieuses ; Mais voici que le son de la cloche laisse entendre son timbre gai annonçant la fin des cours…

Michel Azens

1/ Edité par Edouard Privat, ancien élève de l'école… 
J. Raynal se fit aider par des rédacteurs.

2/ (1783-1830) Le "Libertador" de l'Amérique du Sud…

3/ http://www.lauragais-patrimoine.fr/HISTOIRE/SIMON-BOLIVAR/SIMON-BOLIVAR.html