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Chroniques et légendes

Du nom d'Alaric, Aude

Écrit par Super User. Posted in Chroniques et légendes

"Entré l’Aric et l’Aricou, ya la fourtuno dé très seignous" cette phrase pour le moins énigmatique s’est transmise de génération en génération, éveillant bien des vocations chez les curieux, les amateurs, voire les chercheurs de trésor. C’est par une rencontre fortuite à Biarritz chez l’un d’entre-eux que je fus amené à me réintéresser à cette légende… Cette personne tenant à l’anonymat, m’a donné des informations précieuses et des anecdotes du plus haut pittoresque que jalouseraient les aficionados de Rennes-le-Château… il est utile de préciser que la date du théâtre de ces événements remonte à quelques années avant la médiatisation tapageuse et rocambolesque de l’affaire dite des 2 Rennes, soit vers 1952…

Ainsi ce personnage et sa compagne ont consacrés pas moins de 4 années de travail assidu à la recherche de ce pactole, sans jamais désarmer n’économisant ni leur temps ni leur deniers. De cette période subsistent de bien beaux souvenirs, quelques photographies jaunies par le temps et nuls regrets. C’est avec une simplicité désarmante que Madame X, me conta ses souvenirs qui trouveront peut-être leur place un jour dans une publication… En nous quittant, elle me fit un clin d’œil en m’offrant une petite pyrite qui trône depuis sur une étagère de mon bureau…

Le petit village de Moux dépendait jadis des Seigneurs de Lagrasse, de Simon de Montfort ainsi que de l’évêque de Narbonne, et pour corser le tout Alaric fait penser obligatoirement au célèbre roi Wisigoth dont la célèbre rafle du trésor de Rome fait davantage rêver que les susnommés précédemment… Aussi, c’est tout naturellement que cette piste a été privilégiée par les cherchants de cette époque. Depuis les faits têtus des réalités historiques ont mis quelque peu à mal la thèse d’une improbable bataille menée par ce monarque fusse-t-il le second du nom, dont nul vestige n’a été retrouvé aux alentours ce cette presque mythique montagne dont le fier belvédère offre aux promeneurs une vue ravissante sur la cité et ses alentours.
Quant à la thèse de ce roi n’étant pas mort à Vouillé mais étant parvenu à Carcassonne avec ses trésors dont la fameuse Arche d’Alliance, des aventuriers de l’Histoire n’hésitant pas à l’occasion de dire que la cité en tire son nom nous leur laissons la faculté d’en trouver la moindre preuve, les soupçonnant d’avoir un peu trop légèrement porté crédit plus aux écrits de Procope qu’à ceux de Grégoire de Tours, ce dernier, contemporain et voisin des lieux ; ces deux avis divergents méritaient mieux qu’une préférence en faveur de thèses hardies qui à ce jour n’avaient jamais fait l’objet d’une franche contradiction étayée, aussi il est toujours profitable d’approfondir les recherches et parfois comme nous allons le voir l’Histoire réserve des surprises, et de taille… C’est en parcourant les pages 185 et suivantes d’un ouvrage ancien ou il est relaté en vieux François la confusion probable générant l’interprétation des écrits de Procope  que L’abbé Dubos, fin historien, nous explique que des différentes versions traduites des « Guerres de Procope de Césarée » le manuscrit grec de la bibliothèque de Scaliger a attiré son attention, et il y relève une erreur de traduction, certainement commise par un copiste ignorant de la géographie de la Gaule… celui-ci interprète Augufloritina dans la traduction grecque du latin Augufloritinum nom ancien de la ville de Poitiers et devient sous sa plume oucarcaffona se transformant plus loin dans le texte en Carcaffiané… le lecteur lira évidemment s en lieu et place des f. Cette lecture étant de nature à renverser bien des poncifs établis est de nature à changer la suite de l’histoire qui reprend un petit h et à mettre à bas les interprétations que l’on ne compte plus sur les différents supports, donc si ce n’est une remise en cause totale tout au moins un acquis qui se trouve subitement sérieusement ébranlé ; la mythique affaire des trésors des rois Wisigoths cachés au plus profond des mystérieuses grottes de la région, Arche improbable en tête, disparaissant derrière une nuée d’un brouillard trop vite dissipé… Pour mémoire, souvenons-nous que la plupart du trésor ancien fut retrouvé vers Tolède dont le Missorium, une table merveilleuse et à une époque contemporaine les magnifiques couronnes de Guarrazar à Guadamur… Mais cela est une vraie et merveilleuse découverte, quand au devenir des valeurs d’Alaric après sa défaite et sa mort à Vouillé, trésor ancien ou royal, il ne demeure à ce jour que des suppositions en lieu et place d’affirmations hâtives et totalement infondées…
Sa situation géographique privilégiée a certainement contribué à l’établissement d’un poste frontière de première importance du système défensif du Royaume Elysique dont la prédominance stratégique permettait la surveillance des échanges commerciaux de l’Océan vers la Méditerranée. Mais l’occupation est très ancienne, aussi on n’est guère surpris que les multiples grottes et autres sites aux alentours aient livrées des vestiges d’occupation à la fois de la période Chalcolithique, de l’occupation Romaine, nous livrant pointes de hache, ossements, imbrices, tessons et autres tegualae et quantités de monnaies romaines, ibériques, Arabes et Royales. Les grands courants commerciaux sont avérés mais l’on est en droit de s’interroger sur les visites fréquentes dans ce lieu, peu peuplé, de seigneurs, papes et rois dans des périodes ou les déplacements étaient peu aisés. Il y a là matière à cogiter, et ce ne sont pas les frasques des « découvreurs » d’autels votifs de période Romaine, en fait des faux avérés dont Le Chevalier Du Mège en fit l’écho en son temps en tant qu’antiquaire précurseur de l’Archéologie moderne qui nous permettraient de répondre à ces questions.
A ce stade, comment passer sous silence les écrits d’un certain Scévole Bée, pseudo de Prosper Mestre Huc, relatant ses découvertes, ses légendes dans des écrits pittoresques que certains esprits sévères qualifièrent en son temps de romantisme de seconde zone et nous léguant un rébus dont l’affaire dite de Rennes-le-Château plus tard, prit le relais reléguant ce sujet dans le catalogue poussiéreux des énigmes passées de mode tel le trésor de Saissac et d’autres célèbres de la région ; il est vrai qu’ici pas de tombe du Sauveur, pas moins le moindre indice Marie Madelénien, nul Templier à l’horizon, point d’improbable Archiduc ni de roi maudit spolié fusse t-il Mérovingien avec ou sans généalogie trafiquée pour les besoins d’une cause obscure mais dorénavant définitivement éclairée par le pinceau des réalités, en outre, oncques vision de parchemins perdus ni d’improbables monument minéral dont nul à ce jour n’a pu prouver la fragile existence… Mais une légende tenace, relayée par la plume alerte de Scévole, pardon de Prosper Mestre Huc qui curieusement n’a jamais publié sous forme livresque une quelconque étude sur ce trésor, vous avez dit paradoxe ? Mais comment ignorer l’avis d’Historiens tels Cros Mayrevieille dans son Histoire du Comté et Vicomté de Carcassonne qui quant à lui conclue son étude en nous confiant : « que ce que l’on dit sur la mort d’Alaric et la bataille qu’il aurait livré auprès de la montagne ou est située Miramont, ne mérite aucune croyance » quant à Bouges dans son « Histoire de Carcassonne » il se montre tout aussi réticent et milite pour la version de Grégoire de Tour fixant cette bataille à Vouglié nous affirmant que cette version prédomine…
Doit-on également à la Fount de Santat, nichée au pied d’Alaric appartenant au domaine des terres de Faillenc et de Bevas, d’avoir contribué à cette histoire ? L’on y trouva quantités de monnaies romaines lors de travaux effectués, oboles destinées à attirer la protection d’une divinité, et plus tard celle du Lare Larassou seigneur des lieux au XIIè siècle veillant sur les passants de l’antique Via Aquitania. En tout cas ce ne sont pas les Magistri Pagi, certainement des affranchis chargés de son administration qui renièrent ce site cultuel certainement exceptionnel puisqu’ils s’enrichirent considérablement grâce aux oboles des nombreux pèlerins leur permettant d’amasser un butin qu’ils mirent à profit pour prospérer ; les grandes invasions du IVe siècle mirent fin à la fréquentation de cet ancien fanum qui dut subir à son tour les destructions furieuses des « Barbares », de nombreuses traces de brulures sur les vestiges l’attestent. Point d’abandon donc, les habitants des lieux certainement tués, voire emportés comme esclaves ou enrôlés de force comme il était de coutume. D’un pays prospère ayant connu une paix relative, certes mais peu troublée durant trois siècles il ne restait que ruines et désolation et… la monnaie ayant circulé ici en abondance, en quantités non négligeable de sesterces, d’Aes qu’ils soient de cuivre ou de bronze, de deniers en argent, et autres précieux aureus qui furent trouvés au gré de travaux viticoles voire de construction. Mais on ne peut raisonnablement chercher là les origines de ce trésor mythique, tout au moins présumé, connaissant la propension des rapporteurs de légendes à en amplifier la teneur, même si l’on considère les besoins d’enfouissement à la hâte devant les périls se profilant au loin sur les routes poussiéreuses livrant la contrée aux nouveaux conquérants.
Fin de la première partie…



Al aric…

Le pittoresque village de Moux aux lieux chargés d’histoire dont le territoire fut divisé en deux paroisses Albas et Moux comportait 3 églises, la paroisse d’Albas avait inclus dans son décimaire l’église Saint-Pierre ; ces terroirs dépendaient du diocèse de Carcassonne tout au moins jusqu’en 1333, date à laquelle celui de Narbonne l’intégra ; mais intéressons-nous à nouveau à l’adage Mouxois devenu légende.  Entre l’Aric et l’Aricou ya la fortuno de tres seignous. Il se dit que l’explication pourrait-être simple, à savoir l’Aric désignant le ritou (le curé) et l’aricou, le recteur, le trésor se trouvant naturellement entre les territoires des paroisses. Mais ni la traduction, ni les faits historiques ne sont  satisfaisants pour accréditer cette explication. Alaric, fief et prieuré dépendait pour le temporel du diocèse de Narbonne et pour le spirituel du domaine de Carcassonne, paroisse de St-Couat « castello que vocant Alarig » en 1160 Pierre Raymond de Alarigo est nommé. Quant à Saint-Pierre l’on en trouve la première mention en l’an 1119, un document attestant que le château faisait partie des biens de l’abbaye de Lagrasse. Et on retrouve Prosper Huc signalant dans un journal Toulousain, l’Emancipation en 1840, décrivant Alaric au sud de Moux, ruines imposantes couronnant un éperon rocheux. On peut juger étrange que ces ruines ne figuraient sur aucun document récent et encore moins indiquées au cadastre. Quant aux Cassini, ils l’ignorèrent carrément, situant le Château du côté de Montbrun… Le terme Alaric, lui apparait pour la première fois en 1118 dans une bulle du Pape Gelase II, recensant les possessions de l’abbaye de Lagrasse : San Petri de Alarico. Ces églises étaient pour la plupart des bâtiments religieux dument fortifiés en vue de protéger les habitants du lieu et elles devaient assurer également une bonne dîme au prieur. Il parait maintenant acquis qu’en 678 lors de l’occupation Wisigothe cette montagne se nommait Mont Rufus, délimitant les diocèses de Carcassonne et de Narbonne ; doit-on voir dans ce nom le souvenir de Salvidenius Rufus l’impétueux général romain dépêché en Hispanie au lendemain de la bataille de Philippe, à la tête de six légions ? C’est possible, d’autant que MM Mot et Tafanel voyaient en ce lieu les traces d’une antique tour romaine ; peut-être un jour des fouilles mettrons à jour des traces d’un camp romain… Le ruisseau coulant au pied des ruines était nommé ruisseau des Chambres, nom donné aux grottes se situant à proximité du Château. Voici pour l’essentiel mais nous nous devons de signaler qu’une communication fut réalisée par R. Descadeillas en 1963, et que le Dr Boyer dans un bulletin de la SESA (voir notes) daté de 1934 nous a livré une interprétation des monuments de l’église.
Ainsi quid de la localisation de ce trésor présumé ? Si l’on présume sans preuves que l’Aric serait identifié comme étant le lieu des ruines du dit château ou donc se trouverait l’Aricou ? Ces deux noms pouvant désigner aussi bien deux ruisseaux, deux châteaux, deux amers remarquables ou tout autre lieu inamovible… La question reste entière. Il ne nous étonnera guère que dans l’affaire de Rennes-le-Château cette légende ait été reprise transformant fréquemment l’Aric en Alaric et Aricou en Alaricou, et les seignous en rois, las, ce glissement dénominatif est compréhensible et tentant, nul ne pouvant dater l’origine et les termes exacts de l’adage, la confiance s’établissant davantage dans la mémoire populaire que dans les interprétations et transformations modernes… En outre, il apparait difficile d’envisager que les deux lieux puissent être très éloignés, la tradition ne gardant mémoire que de la proximité géographique. Mais continuons à remonter le temps ; Carcassonne fut soumis à l’occupation Arabe dès 712 pendant 35 années, et dans l’ancienne cathédrale Saint-Nazaire en regardant la chapelle basse, le tombeau de l’évêque Radulph (XIIIe siècle) est taillé en pierre en grandeur naturelle et l’on peut voir un bâton enturbanné tenu dans la main interprété par certains comme une crosse épiscopale. Le sommet n’est pas cassé donc sommes nous en présence d’une canne compagnonnique, l’évêque étant en même temps grand maitre des compagnons ? Les symboles dessinés au bas de la robe de Radulph sont ceux des Califes de Cordoue ; ce fait était signalé en son temps par F. Cadenne un enfant de la cité connaissant l’histoire de la butte sacrée dans ses moindres recoins… En effet, peu d’historiens se sont penchés sur cette période qui a laissé des traces dans la toponymie locale, régionale et nationale. Dans un très rare livre, dédié à Pierre et Maria Sire, Pierre Basiaux Defrance nous conte ainsi ses remarques en nous disant « qu’une des plus  curieuses montagnes de l’Aude aurait conservé, dit-on le nom d’Alaric. Il serait prudent d’écrire « Al Aric » et de reconnaitre que ce mot est arabe : l’article Al correspondant à l’article Gaulois Ar »… « Du reste dans le pays, on a bien séparé le substantif « Aric » de l’article quand on dit « Entre l’Aric et l’Aricou il y a la fortune de trois rois » Et dans la montagne druidique et arabe, il y aurait trois grottes : « La porte de l’Or, la porte de l’argent et la porte de la myrrhe. » Il nous cite ensuite de nombreux exemples tels que Allier, Allagnon (Al Lagnon, le torrent), Ally, Allègre etc. Nous pouvons rajouter Albière tout proche entre-autres ; ces réflexions sont dignes d’intérêt.  Il nous rappelle en outre que les Arabes vouaient comme les Gaulois une véritable vénération pour l’eau étant avec ces derniers, les professeurs d’hydrologie des Romains, et conclue que les Gaulois nous ont laissé beaucoup d’étangs artificiels hélas souvent desséchés dont un grand nombre dans le plateau des Millevaches entre autres et au moins un, très important et très ignoré dans l’Aude… cette dernière information est interpellante au moins dans le sens informatif. Ne serait-il pas permis de penser que l’auteur, dument informé, fait allusion à l’un de ces petits lacs votifs que les Celtes et plus tard les dits Gaulois affectionnaient dédiant à leurs Dieux, des valeurs en nombre ? Plusieurs d’entre-eux ont été explorés avec succès de par le passé révélant des trouvailles archéologiques d’importance…
De ces quelques réflexions naissent d’autres interrogations donc, et aussi des remises en question qui ne sont pas pour nuire à l’histoire locale mais plutôt de nature à approfondir les connaissances et à repartir sur des bases certes moins fantastiques mais reconnaissons le peut-être plus réalistes et qui auront le mérite tant pour le curieux, l’amateur que l’historien qu’il soit en herbe ou confirmé d’ouvrir un autre horizon de recherches qui sera peut-être récompensé un jour par des découvertes de grand intérêt…

Note : la SESA a consacré 3 bulletins d’excursions à Alaric : T 1 1890 T III 1892 et T XXI 1910.
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