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Chroniques et légendes

Un mouton d'or à Puyvert Tarn…

Écrit par Super User. Posted in Chroniques et légendes

Parmi les belles légendes de notre belle terre d’Aude, celle-ci interpelle et n’est pas sans faire penser à l’épopée tragi-comique des protagonistes de celle de l’Abbaye de Boulbonne. Ainsi, l’imprécision des faits, ainsi que la vague description géographique a tôt fait de générer des interprétations sources d’erreurs. Celle commune à certains narrateurs tant modernes qu’anciens attribue à Puivert et à l’époque de la croisade contre les Albigeois cette légende, où les troupes de Simon de Montfort ayant pour base Carcassonne, menaient des expéditions dévastatrice.

Grâce à des compagnies bien équipées et motivées par l’espoir de bons butins contre les bastions de cette hérésie rebelle à l’autorité papale, immédiatement après l’assaut du Château des Termes, un de ses lieutenants, Thomas Pons de Bruyère, de retour d’une incursion dans le Narbonnais où il mit à sac plusieurs manoirs, entra dans le diocèse de Toulouse pour dresser un siège de trois jours devant la forteresse de Puivert, défendue par messire Bernard de Congost, qui se solda par la reddition des assiégés. Les faits se déroulèrent les premiers jours de décembre 1210 relate Dom Vaissète. Ainsi fut prise cette place forte de Puivert du pays de Kercob.
Mais force est de reconnaitre que le récit dont on va parler trouve sa source dans un tout autre lieu, dont on trouve mention dans une charte de Sorèze sous le nom latin de Verdinius (1) qui n’est que la traduction de Pechvert, son nom occitan ou Puyvert, l’homonymie étant la source de la confusion… mais on désignait aussi ce lieu sous le nom de Bruniquel, ou Bruniquaut, voire dans des temps plus anciens Bruniqueut, nom de la montagne ou cette cité était érigée. Ainsi peut-on également lire dans une charte : « Berniquaut était au XIe siècle une possession des Vicomtes d’Albi… » (Bastimentum de Brunichellis)
Ancien oppidum Gaulois, cette antique cité de la taille de Sorèze a une origine encore plus ancienne, en témoignent les trouvailles effectuées grâce aux fouilles opérées, et il y a tout lieu de croire qu’elle fut abandonnée au XIIe, ses habitants se répartissant entre Sorèze et les villages avoisinants. Ceux-ci auraient déserté le lieu, pour aller trouver refuge à Sorèze. Beaucoup de pierres de réemploi en quartier de marbre blanc provenant de l’antique forteresse (2) ont été réutilisées dans la cité, et on peut encore en admirer certaines dans nombre de monuments de la ville, en particulier au clocher de Saint Martin. Le simple fait que ces pierres ont été employées dans la cité de Sorèze située à proximité en lieu et place d’un improbable transport de l’autre Puivert, forteresse située à plusieurs dizaines de kilomètres, aurait dû interpeller les rapporteurs…
Mais la particularité de ces pierres sculptées est peut être la racine de ce récit : en effet, parmi celles-ci un nombre important d’entre-elles étaient gravées de faces de loup, de bœuf, d’oiseau, d’homme, en bref pas grand-chose à voir avec le christianisme… Aussi il fut aisé aux paysans locaux de contribuer à forger cette légende, aidés par ce bestiaire. Il est vrai qu’en ces temps là « Le siège de Satan, primatie de l’erreur et fontaine de l’hérésie » et autres termes accusatifs et commodes pour l’inquisition qualifiaient de cette sorte les païens pratiquant cette religion. Voici donc comment les faits nous sont parvenus :
Lors de l’assaut final, un capitaine avisé par ses soldats de mouvements en dehors des remparts d’une poignée d’assiégés, les fit suivre pour découvrir éberlué qu’ils s’engouffraient dans une petite caverne située à proximité chargés d’un objet semblant assez lourd, à la forme insolite. Patiemment, ils attendirent leur sortie et les capturèrent ; l’un d’entre-eux ne tarda pas sous la torture à avouer qu’ils avaient caché leur bien le plus précieux : l’idole qui veillait sur le destin de leur cité ancestrale et la sécurité de leurs feux. Ils se rendirent au fond de la caverne et à la lueur des flambeaux, découvrirent avec stupéfaction sur un socle de pierre un mouton en or luisant de mille feux… Céans, ils s’en emparèrent et le ramenèrent au pied des remparts, le remettant à Pons de Bruyère l’exhibant fièrement sous les yeux incrédules des assiégés qui déconfits et accablés par telle vision comprirent que la protection dont ils avaient jouis depuis les temps les plus anciens avait cessé au moment de la capture de leur dieu. Ils se rendirent immédiatement. Le lecteur comprendra évidemment que ces « païens idolâtres » étaient ces pauvres bougres d’hérétiques Albigeois. Telle est la légende… mais comme il est fréquent que celle-ci, transformée et corrompue par les colportages et la déformation populaire comporte une vérité travestie, n’y aurait-il pas lieu de penser que ce fameux mouton d’or ne soit en fait qu’un trésor enfoui à la hâte, et certainement composé de cette monnaie qui avait cour en ces temps anciens ? (3) En effet sous le règne de Philippe-Auguste voire de Saint Louis, la monnaie frappée était le mouton d’or comportant sur une face  cet animal représentant un agnus Dei et  dénommé Agnel ou Denier d’or à l’Agnel… il était marqué sur cette pièce : « Agnus Dei qui Pettolis Pecatte Mundi Miserere Nobis »


Ainsi sont les légendes… la mémoire populaire amplifiant et magnifiant les faits, rajoutant ou soustrayant des éléments, voire les simplifiant. Et certains chroniqueurs à leur tour, ne vérifiant pas leur sources de déménager les faits… La superstition et l’imagination faisait le reste et ainsi ce lieu devenant sans peine le siège du démon habité par ses satellites, d’habiles magiciens, devait faire horreur aux populations voisines convaincues par les prêches des religieux de la perte de ces pauvres âmes sacrifiant à leurs idoles démoniaques et participant à de noirs sabbats sous la férule de sorciers grimaçants sous leur sombre masque satanique. Malepeste ! Le cornu n’était jamais loin… Le tableau étant ainsi dressé justifiait les sombres exactions, les rapines et les pillages de cette croisade injuste et cruelle et l’anathème mis sur cette cité à la réputation sulfureuse…
Mais revenons sur certains des rapporteurs de cette affaire : Dans sa « Notice Historique sur Sorèze et ses environs », Jean Antoine Clos en 1822 (4) affirme cette version en orthographiant Puyvert et s’appuyant sur Dom Vaissète. Mais sa version diffère en ce sens qu’il prétend que « C’est à l’approche des chrétiens que les payens cachèrent leur mouton d’or dans le puits… » Dans une revue célèbre de l’époque, le « Magasin pittoresque », le chroniqueur relatait une version différente en orthographiant lui aussi Puyvert, mais en impliquant Amaury de Montfort dans la prise de la forteresse, toujours dans « les premiers mois de décembre 1210 » enterrant au passage prématurément Simon de Montfort, son père, décédé lui en juin 1217 comme chacun sait. Par contre, il cite lui aussi une caverne et non un puits…
Il serait donc plus raisonnable au vu des divers éléments de considérer que soit Simon de Montfort a pris les deux cités, soit plus raisonnablement il n’aurait pris que celle de Puivert, et s’en tenir au fait que comme le relatent d’autres historiens, l’antique Berniquaut a été désertée à la suite d’une décision de regroupement, voire de mauvaises conditions de maintien, ses habitants raisonnablement étant invités à aller s’installer à Sorèze et aux alentours…
A ce stade, le moins que l’on puisse en dire, c’est que cette légende déménage…
Ainsi, avant la révolution le point d’orgue fut atteint lorsqu’un ci-devant Bardou de Sorèze réussit à convaincre une poignée de manants du village de Verdalle et des environs, à l’accompagner sur les lieux avec l’espoir de trouver ces valeurs ; munis d’un livre de magie et de quelques instruments, faisant moult incantations, ils pénétrèrent dans un souterrain, firent un pacte avec le malin en récitant de puissantes formules et deux d’entre-eux réussirent à pénétrer dans le fond de la cavité (5) et sous l’emprise peut être de leur imagination crurent voir une figure terrible et menaçante apparaitre : entre temps, un orage d’une violence inouïe avait éclaté… Sous les roulements du tonnerre et les éclairs aveuglants, l’horreur dut être telle mettant un comble à leur terreur, que la débandade fut totale… Ils n’étaient pas au bout de leur peine, parce que sitôt revenus dans leurs pénates, à part le sieur Bardou perdu dans la mêlée, et on s’en doute bredouilles, ils durent se cacher car les habitants du lieu étant au courant de leurs sombres dessins attribuèrent à ces scélérats la colère divine ayant déclenché cette tempête destructrice provoquant son cortège de dégâts et de turpitudes, et mettant sur le compte de leur impiété cette catastrophe funeste. Depuis cette date, oncques n’a relaté des recherches s’étant avérées fructueuses de ce trésor qui aurait-été enfoui. Peut-être à la lecture de ces lignes un quidam aventureux se laissera-t-il tenter pour monter une expédition ? Gageons qu’il n’emportera ni grimoire, ni amulettes !


1/ Dans la montagne noire, bien loin du Kercob…
2/ Ces marbres provenaient de ce mamelon de la montagne noire majoritairement constituée de ce minéral.
3/ Jadis, une dame très âgée prétendait que ce mouton d’or était constitué d’une peau de bête cousue de Louis d’or…
4/ Imprimé chez Benichet Cadet Place de la pomme à Toulouse, 2è édition en 1842, réédité en 1984…
5/ Le sous sol de la région en compte un nombre très important…

Site utile : www.lauragais-patrimoine.fr il est conseillé de parcourir ce site très bien réalisé…