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Architecture et monuments

Stèles discoïdales et Croix de pierre en Pays Lauragais et Terre d'Aude

Écrit par Administrateur. Posted in Architecture et monuments

Enfouies dans les herbes au pied d’une église, voire à l’ombre d’un cimetière, les croix sont omniprésentes dans nos beaux paysages du sud de la France. Dans le Lauragais en Haute Garonne et dans le département de l’Aude, ces croix de pierre appelées stèles présentent une diversité remarquable, véritables témoins culturels des temps où elles furent érigées…

Monuments d’art populaire à symbolique le plus souvent chrétienne, les stèles discoïdales (1) sont signalées depuis les temps les plus reculés, de l’Afrique du Nord aux pays Nordiques. Plus de 6000 ont été recensées ; stèles du VIIe siècle avant notre ère à Bologne, stèles Romaines à Vaison au tout début de notre ère, stèles paléochrétiennes en Macédoine (St Paul y commençant son évangélisation), stèles mérovingiennes du Vè au VII è siècle trouvées dans l’Aisne, sont les quatre catégories principales. Les grandes invasions que connut l’Europe dès le IVe siècle av J .C jusqu’au VI è siècle de notre ère sont probablement, à travers les stèles celtes et wisigothiques qui furent gravées, à l’origine de celles de nos régions, en tout cas on peut admettre une certaine filiation. La croix n’a pas toujours été un monument chrétien ; de l’Inde à l’Irlande depuis la nuit des temps la croix figure sur les pierres tombales et elle était portée aussi bien sur la poitrine de personnages figurés que sur les plaques des ceinturons des troupes barbares. Fort nombreuses au pays des Basques, les stèles auraient été introduites pense t-on à la faveur de pèlerinages à St Jacques de Compostelle. C’est au moyen âge que la plupart furent érigées ; y a-t-il une relation entre Bogomiles, sectes d’hérétiques manichéens apparue au Xe siècle en Bulgarie et au XIe en Roumanie et les Cathares de nos régions ? En tout cas, dans le village de Les Cassès, près de Revel, une croix présente beaucoup d’analogies avec celles des Bogomiles… On sait que les Cathares abhorraient la croix, ce qui n’empêcha pas le tristement célèbre Simon de Montfort de voir dans ces stèles un caractère hérétique au point d’en détruire un grand nombre ou de les transformer en croix latine à fut prolongé. A Belflou, René Nelli nota en 1964 que l’une d’entre-elles possédait bien des analogies avec les croix Bogomiles ce qui l’emmenait à conclure que cette stèle était d’origine Cathare ; une exception ?
Ces monuments monolithiques taillés dans le grès, voire dans le calcaire, étaient donc destinés aux champs funéraires. Ces stèles ont toutes le même point commun : une croix à branche égale dite Grecque cernée par une bordure. Une croix solaire symbolisant le Christ éternel et exprimant le thème de la dualité et le thème de l’arbre de vie. Rappelons que dans l’église Chrétienne, l’X, croix de St André signifie par son croisement le bien et le mal, la croix du Golgotha exprimant à la fois l’instrument de supplice et le signe de la rédemption de l’homme, quant au deuxième thème symbolique de la croix il s’identifie avec l’Arbre de Vie du paradis terrestre, dit arbre du milieu…


Ces stèles dites discoïdales auraient t-elles succédées aux anciennes stèles Arabes voire Gallo-Romaines ? On peut raisonnablement l’avancer au vu des similitudes. La forme de cercle ou de disque solaire n’est pas sans rappeler le Culte Solaire, le plus populaire de l’antiquité, symbolisé par le "Disque Lumière du Soleil" On peut établir que les chrétiens dès l’avènement du Christianisme ont adopté comme signe mystique les croix solaires des anciennes religions Aryennes. Les archétypes : la CROIX GRECQUE à branches égales et rectilignes, la plus représentées par les artistes ; la CROIX EN TAU du nom grec de la lettre T, figuration primitive de la crucifixion, plus connue sous le nom de crucifix blasphématoire… LA CROIX LATINE avec sa branche intérieure en "fût" adoptée par les chrétiens du monde latin nommée aussi croix haussée par les héraldistes. LA CROIX GAMMEE constituée par des branches égales et coudées, autant de lettres gamma majuscules, antique figuration symbolique solaire, les chrétiens parfois l’assimilèrent comme symbole également des 4 évangiles unis à la croix du Christ. LA CROIX DE St ANDRE : Le décussis X signe du nombre 10, celle du disciple de Jésus, fixé sans clou qui y mourut en 2 jours. Et LA CROIX St PIERRE étant une croix latine inversée, la tête en bas : St Pierre refusa l’honneur de mourir comme le Christ. Bien entendu de nombreuses évolutions symboliques sont à prendre en compte pour l’interprétation des monuments dont la Croix monogrammatique, la Croix ansée, la croix écotée, la Croix en Tau : 17 au total étant recensées ; et on doit signaler "les Croix emblèmes" d’ordre religieux telles que la Croix de Malte, la Croix Templière, la Croix de Jérusalem, la Croix Huguenote, la Croix papale et les croix anthropomorphes, certaines d’entre-elles ornant ces stèles discoïdales du Lauragais et de l’Aude qui semble t-il sont concentrées entre Villefranche et Castelnaudary ; chargées de symboles ésotéristes très divers, les stèles traduisent un phénomène d’hétérodoxie d’une "pensée différente" particulière au caractère Toulousain, qu’elles soient de forme religieuse, philosophique, sociale, professionnelle voire politique, elles sont alignées souvent par souci de protection le long des murs des églises et la majorité ont été érigées avant ou pendant l’époque Cathare, mais aussi bien ultérieurement.


La tolérance et la  sympathie des Comtes de Toulouse pour les doctrines venues de l’Orient ont favorisé la diffusion du Catharisme dès le début du XIe siècle dans le midi. D’ailleurs leurs armoiries sont de la même date. La croix inscrite dans un cercle sous sa forme élémentaire a produit la croix de Toulouse ; signalons que le Comte Raymond IV de St Gilles la portait avant de se croiser pour l’expédition en Terre Sainte… Comment ne pas remarquer également le TRIANGLE figuré sur certaines stèles… Symbole d’un outil court en fer, truelle, soc de charrue (la reille en langue d’Oc) figurant dans la toponymie de certains lieux tel qu’à Sougraigne haute vallée de l’Aude… Enfin on peut émettre l’hypothèse qu’il a certainement existé en Occitanie vers le XIIe siècle une croix spéciale au Catharisme sous une forme anthropomorphe, les Cathares comme les anciens Bogomiles représentant l’Homme Dieu comme un corps vivant étendant les bras et les jambes ou schématiquement par une croix grecque appuyée par un V renversé à l’intérieur du cercle solaire. Des graffitis sont à signaler dans la Grotte de Lombrives en Ariège. Vous rencontrerez également des fleurs de Lis sur les stèles : Fleur de vie puisant ses origines dans la plus haute antiquité, sur un bas relief du temple d’Abou Simbel où les génies du Nil lient en une seule gerbe les symboles des deux égyptes, papyrus du nord à gauche, lis du sud à droite. Louis VII aurait ramené de la deuxième croisade la fleur de lis d’un culot de voûte de la "Crypte St Jean" à St Jean d’Acre en Turquie pour en faire l’emblème de ses armes. On peut considérer que ce signe sur les stèles peut représenter la soumission au pouvoir royal, après la réunion du comté à la couronne en 1271.
En Bosnie, les stèles trilobées, monolithes et discoïdales très nombreuses sont des variantes de la croix anthropomorphe. Riches en symboles identifiés également chez les Cathares en Lauragais, sous forme de croissant de lune, étoile crucifère, croix solaire, triangle solaire au symbolisme dissimulé, poissons, des ancres signifiant le Père Créateur sans omettre la Colombe illustrant "l’Evangile spirituel de St Jean" si chère aux Cathares…
Bien entendu, les hommes parcourant ces contrées jadis n’ont pas manqué de les reproduire sous diverses formes sur les rochers des montagnes traversées au gré des chemins empruntés pour se rendre en Espagne traversant l’ancien royaume d’Aragon dont la frontière se situait jadis à l’entrée de Couiza ; de là ils cheminaient soit par Quillan soit par Rennes-les-Bains en quête d’un chemin plus sûr que la voie de Carcassonne ou sévissaient les hordes des barons du nord. On sait aujourd’hui que parfois, par faute de temps et de matériaux disponibles, ils gravaient à même une roche à proximité une croix témoignant l’ensevelissement d’un compagnon décédé en chemin…
Echos muets et pourtant si révélateurs d’un monde disparu, ces stèles mystérieuses restent les témoins d’une culture unique dont nous sommes les spectateurs curieux et admiratifs au gré de nos promenades. Dans la belle lumière du Lauragais et de la terre d’Aude, insolites, elles se livrent à notre regard interrogateur et pour peu que nous possédions quelques clefs de compréhension, leur message reste parfois accessible au profane patient. Mais toujours vous serez récompensé par l’ambiance magique qui règne en ces lieux et vous en garderez un souvenir inoubliable à la rencontre de ce très riche passé, nous léguant un bien beau patrimoine qu’il nous appartient de préserver.

 

Ecrit par Michel Azens le 3 février 2013

(1) Pierre Ucla fit un recensement des stèles discoïdales de l’Aude : plus de 180 stèles dont 140 encore visibles en principe de nos jours…
Notes de lecture : Stèles discoïdales en Lauragais et Croix de pierre. 110 dessins de Jean- Claude Huygue.125 pages. Imprimé chez Escourbiac à Graulhet en l’an 2000. Rare et superbe ouvrage numéroté de 1 à 100.
Bulletin de la Fédération Archéologique de l’Hérault, Etude de Léo Barbe 1979.

Sites utiles : http://www.couleur-lauragais.fr/pages/journaux/2006/cl%2081/histoire.html
http://sgdelestaing.pagesperso-orange.fr/