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Architecture et monuments

Les Fils du Duc de Joyeuse : une famille valeureuse au château de Couiza, Aude.

Écrit par Administrateur. Posted in Architecture et monuments

La belle route menant à la haute vallée de l’Aude réserve bien des surprises au touriste sensible aux beaux sites, et ceux-ci destinent aux amateurs d’histoire des anecdotes insoupçonnées. En parvenant à Couiza, au détour d’un virage, vous ne manquerez pas d’être conquis par le spectacle qui s’offre à vous…

On nommait jadis cette imposante bâtisse construite sur les rives de l’Aude «  Château de Couisan » aujourd’hui nommé Château des Ducs de Joyeuse. Primitivement édifié à l’époque wisigothique pour la première partie, vers 1211 après la bataille de la Salz par Pierre de Voisin pour la deuxième partie, et c’est en 1540 que fut commencé la construction du « Donjon ». Ce monument pour la renaissance tient plus du palais que d’une forteresse féodale. Il s’agit d’un bâtiment carré flanqué d’une tour ronde à chacun de ses angles, dont on attribue les plans à Nicolas Bachelier, architecte Toulousain. Le vicomte Jean de Joyeuse, connétable de France, premier gouverneur et lieutenant général du royaume en Languedoc, en ordonna la construction et son fils, Guillaume de Joyeuse l’acheva en 1562 ; quatorze ans plus tard, en 1576, les hérétiques le dévastèrent faisant prisonnier la vicomtesse et ses enfants.

Entrée du Château de Couiza

Il est difficile aujourd’hui de se rendre compte de l’aspect initial de l’intérieur de la demeure. Le monogramme la famille de Joyeuse était un A, signifiant Alacriter  (devise évocatrice se traduisant par Joyeusement) Malheureusement toutes les armoiries ont été effacées à la Révolution. Et à part dans l’entrecroisement des arêtes de la voute de la chapelle du Château, on en voit plus de traces. On sait qu’il y avait de vastes caves et un souterrain dont le perçage remonte à la construction primitive. Mais, revenons brièvement sur Guillaume de Joyeuse qui eut sept garçons : Anne, qui prit le nom d’Anne d’Arques, François, nommé à l’évêché d’Alet, puis Archevêque de Narbonne, cardinal, Archevêque de Toulouse et de Rouen ; Puis Henri, Comte de Bouchage, pair et Maréchal de France, Chevalier de l’ordre de Saint Esprit, duc de Joyeuse et seigneur de Puivert, baron de Couissan Arques et autres lieux enfin parmi d’autres titres Gouverneur général du Languedoc, devenu veuf, il entra dans les ordres sous le nom de frère Ange pour reprendre les armes à la tête des ligueurs, pour finalement revenir dans les ordres. Antoine Scipion destiné à l’ordre de Maltes, Georges, comte de Saint- Didier, Claude seigneur de Saint –Sauveur, et enfin Honorat qui mourut fort jeune.

Anne Duc de Joyeuse

Une anecdote est significative du courage et de l’exemplarité militaire des chevaliers de cette grande famille. Parlons d’Anne : à l’âge de 27 ans, commandant l’armée royale à la bataille de Coutras, contre le Roi de Navarre qui allait devenir plus tard Henri IV, le sort des armes se retourna contre eux. Accompagné de son jeune frère Claude de Saint Sauveur, à peine âgé de dix sept ans, alors qu’encerclés, et voyant la bataille perdue, Labastide, capitaine de ses gardes lui demandant ce qu’il fallait faire… loin de penser à fuir, Anne répondit sans hésiter : « Mourir » ! Et immédiatement, ils foncèrent dans la mêlée ou ils trouvèrent la mort. En tombant, ils répétèrent à mainte reprise le cri de ralliement de leur famille : « Alacriter » !

Ventre Saint Gris, quel panache !

Après la mort du Duc Anne d’Arques, Guillaume fonda ses espérances sur Antoine- Scipion pour continuer l’illustration de la lignée. En 1592, après la mort de son père, il fut fait maréchal de France et nommé lieutenant du Roi en Languedoc. Il faut rappeler qu’il était un des chefs les plus puissants de la Ligue. Hélas, il ne profita guère de cette situation, car il devait connaître un sort funeste à la bataille de Villemur. Commandant l’armée dans cette bataille, il vit avec rage la déroute qui apparaissait inéluctable. Les officiers parvinrent à le convaincre de quitter le champ de bataille, accompagné de son frère Georges, vicomte de Saint Didier. Il n’y avait pas d’autre solution que de traverser le Tarn, aussi, ils s’engagèrent sur un gué, avec un guide escortés de plusieurs officiers. Malheureusement le Tarn gonflé par des pluies torrentielles compliqua cette tentative, et seuls quelques officiers parvinrent à regagner l’autre rive. Scipion, n’arrivant pas à calmer sa monture surexcitée par la situation,  l’abandonne, entrainée dans le courant. Georges, accourant au secours de son frère parvient à le rejoindre.

Quel spectacle désolant que de voir les deux frères, main dans la main tenter de lutter contre les flots… Mais les vagues les entrainent dans un tourbillon où malgré la tentative de valeureux officiers, ils trouvent la mort. Leur corps furent retrouvés et remis à leur famille ; Il est à noter qu’Antoine Scipion eut le grand honneur d’être inhumé dans le chœur de la Cathédrale Saint Etienne de Toulouse. Quelle triste destinée pour cette famille que de perdre quatre de ses enfants presque simultanément ! Le moins que l’on puisse dire est qu’ils se montrèrent digne du nom qu’ils portaient…

Mais tout à l’heure, nous parlions de souterrains… Il en existait un, dont on a retrouvé la localisation, il y a quelques années, et qui servit en une occasion restée célèbre dans l’histoire de cette noble famille. Ce fut à l’occasion des guerres religionnaires quant des troupes importantes de Calvinistes montèrent à l’assaut de ce château, en décembre 1576. Il est établi que les maigres troupes de Guillaume de Joyeuse opposèrent une résistance farouche aux assaillants. Mais hélas, il fallut se rendre à l’évidence, la partie était perdue et sur l’insistance de la vicomtesse, il se résolut à fuir avec Anne d’Arques alors âgé de quinze ans, fils ainé de la lignée. Douze de ses officiers et Brassac, son capitaine des gardes les accompagnèrent dans leur tentative, ils y parvinrent grâce à ce souterrain. Une forte rançon permit à la vicomtesse, réfugiée dans l’oratoire, accompagnée de ses jeunes enfants, d’être délivrée, et ce sur l’intervention de l’un des chefs de l’armée assaillante qui réussit à calmer ses troupes. Mais cette occupation ne dura qu’un mois, et le vicomte put récupérer son bien.

On sait que cet épisode marqua considérablement et durablement les jeunes fils du Vicomte qui, plus tard, firent payer chèrement leurs exactions aux Calvinistes. Pour mémoire, c’est de cette époque que date également la destruction du Palais épiscopal d’Alet, ainsi que de la Cathédrale Sainte Marie, dont on peut aujourd’hui contempler les vestiges… Le propre frère du Vicomte, évêque d’Alet à cette période, chassé par ces dramatiques évènements se réfugia au Château de Couisan, et se consacra comme percepteur à l’éducation de ses neveux, illustre rejetons de la famille de Joyeuse.

Il est une construction curieuse qui prête encore à interrogation, c’est celle de cet édifice souterrain, appelée « La glacière ». Située à coté d’un vaste bâtiment nommé « Les paillès » qui formaient les communs du château, du côté du levant, une butte apparaissait sous laquelle fut creusé cette  vaste cavité . Etait-ce un édifice propre à accueillir de la neige fraiche pour les besoins du château ? Cela est possible, mais un indice permet le doute, car installée au sud et sans aucune protection contre les ardeurs du soleil, sa destination parait compromise. Cette construction se composait d’un mur circulaire surmonté d’une voute en forme de cône. La tradition locale nous a fait parvenir son histoire. En outre de son utilisation possible de réservoir de glace, elle a servi à maintes reprises pendant les nombreuses guerres ayant affectées cette contrée à constituer des réserves de provisions, constituant par là même un véritable grenier souterrain ; un silo bien dissimulé, dans lequel, aux premiers signes d’un danger d’attaque imminente de la contrée, autant les habitants du bourg que les seigneurs du château s’empressaient de mettre en sécurité leurs victuailles ainsi que leurs valeurs. Ce refuge souterrain était assez vaste, et il n’y eut jamais de trahison pour compromettre  la sécurité et la prudence de ceux qui confiaient leurs maigres valeurs et leurs provisions dans cet endroit. Il est utile se signaler que le pays était en ces temps troublés, la proie incessante de pillards issus de troupes de routiers et de malandrins de toutes sorte, véritables « hors la loi », n’ayant de cesse de rançonner et de piller les habitants terrorisés.

On le voit, on savait se prémunir contre les assauts, attaques, charges, razzias, raids et autre agressions qui étaient malheureusement habituelles en ces temps troublés…

«Peut être sous ces tours antiques
Jadis d’intrépides barons

Par des prouesses héroïques
Vinrent gagner leurs éperons »

« Cette noble famille ne s’est pas éteinte, elle est tombée sous le coup d’une destinée implacable », affirmait Fédié… En 1646, la baronnie d’Arques et Couiza fut vendue au

marquis Claude de Rébé, et en 1746 la marquise Josèphe de Rébé, veuve du marquis duBourg, restée sans enfants vendit son marquisat à Castanier d’Auriac dont la fille unique mariée au marquis de Poulpry, lieutenant général du Roy qui fut tué en duel en 1773 ; elle devait être dépossédée du château à la révolution.

Après avoir connu bien des vicissitudes, entre autres avoir servi de magasin de laine pour la fabrique de chapeaux installée dans les communs appelés les Paillès, cette belle demeure classée aux Monuments Historiques en 1913, est aujourd’hui un hôtel de charme au goût raffiné. Parfaitement restaurée, elle accueille  une clientèle venant des quatre coins de l’hexagone voire d’Europe, venue découvrir le riche passé du Razès : le mystérieux village de Rennes-le-Château est tout proche… Vous laisserez-vous tenter à votre tour par une nuit en ces lieux dans une ambiance médiévale ? Gageons que vous conserverez un excellent souvenir du lit à baldaquin…

Notes de lecture : Bulletins de la S.E.S.A, année 1892 tome XXXII, année 1928, tome XXXII.  Histoire du Languedoc, Dom Vaissette.

Michel Azens

Site utile : www.chateau-des-ducs.com

Copyrights : sudinsolite.com

 

1 - Il est à noter que la colline transversale portait le nom de Roc de France, ainsi nommée par les habitants d’amont au XII Siècle car ils dépendaient du royaume d’Aragon ; c’était donc là la limite des deux royaumes...

2 - route d’Espagne à cette occasion, jugée trop proche fut déplacée…

3 - Mr Fédié résidait à Couiza, en 1892, Isidore Gabelle lors d’une visite affirmait que dans son jardin étaient exposés une quantité importante d’urnes funéraires, de corbeilles de fruit, et d’ouvrages en terre cuite récupérés dans les ruines de l’évêché d’Alet…