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Archéologie

Aude. Rouffiac-d’Aude. Le dadophore de La Lagaste, par Michel Azens

Écrit par Administrateur. Posted in Archéologie

Le département de l’Aude possède des richesses archéologiques attestées par de nombreuses découvertes. Parmi celles-ci, il en est une insolite car peu fréquente, qui atteste de la représentation d’un culte très ancien...

... importé vraisemblablement par l’établissement d’une colonie romaine. Entre Carcassonne et Limoux, sur les communes de Rouffiac-d’Aude et de Pomas , des fouilles ont permis de mettre au jour quantité de vestiges précieux pour la connaissance du riche passé de cette contrée, dont celle-ci, remarquable par sa rareté.
Sur le sommet de la colline de Tartari, l’oppidum de La Lagaste a livré, et ce depuis le XVIIe siècle, en témoigne Guillaume Besse  historien carcassonnais, des vestiges divers d’une occupation des lieux remontant à la nuit des temps. En effet, les laboureurs découvraient fréquemment sur ce site des monnaies, des amphores ainsi que des fragments divers de matériaux antiques. Cette colline, qui se détache d’un chaînon de la Malepère et s’étend en face du pont de Pomas, se situe en partie sur la commune de Rouffiac d’Aude. Le  Pech Tartari domine l’ancien chemin de Limoux (d’origine romaine), dont on suit le tracé à flanc de côteau sur la rive gauche de l’Aude, et la route actuelle ; l’ancienne voie et la moderne, serrées entre le fleuve et la montagne, franchissent un court défilé connu depuis le XVIIe siècle sous le nom de « Pas de La Lagaste ».

 

Les archéologues ont toujours reconnus cette station comme étant gallo-romaine, tout en admettant une occupation plus ancienne celtique et ibérique ; du reste, la toponymie semble attester ce fait : L’Angast (mot existant dans d’autres régions) correspondrait a une forme corrompue de «  Angust (um) » et s’applique très bien à un « Pas ». Quant à « Tartari », il ne faut surtout pas y voir de quelconques Tartares mais plutôt un antique lieu dit signifiant «  ad altari » (um). Cette hypothèse trouve peut être sa source chez les paysans qui apercevaient depuis le bas, se profiler sur le ciel, les ruines de quelque établissement romain. Un petit sanctuaire dédié à Mithra a pu donner à tout le pic le nom de l’autel qui frappait leur imagination.
La découverte, en 1920, lors d’un labour effectué dans un champ du Domaine de Gaure, appartenant alors à Madame la Comtesse de Monts, née Laperrine d’Hautpoul, permettait de mettre au jour une rare et belle statue mithriaque, qui se trouvait dans une fosse carrée en pierre. Cette statue finement ouvragée aux draperies harmonieuses et dont le mouvement évoque la grâce souple d’un adolescent, d’une hauteur d’environ 0.67m, failli être perdue, mais heureusement, échappant à l’oubli, fut providentiellement retrouvée.
C’est parmi divers objets en bronze, fibules, épingles et pendeloques que gisait cette statue, certainement faisant partie jadis d’un bas relief mithriaque. Mithra, était généralement représenté alors égorgeant un taureau et accompagné de deux dadophores, ses acolytes portes flambeaux. Les traces d’arrachements sur sa partie postérieure, attestent de l’appartenance de cette sculpture à ce genre d'ensemble.


Dans cette forme de représentation, un dadophore portait une torche élevée, il représentait donc Cautès, emblème de la chaleur et de la vie ; quant à Cautopatès avec sa torche baissée, figurait quant à lui, celui du froid et de la mort. Il est peut être utile de rappeler que dans l’iconographie chrétienne, les vierges sages portaient la lampe allumée, et que les vierges folles, quant à elles, la tenaient renversée et éteinte. Ce symbolisme était amené à se transformer et devenir l’emblème de l’Ancien et du Nouveau Testament.
D’origine Iranienne, ce dieu qui n’est pas au sens propre un dieu, mais tel Jésus, un intermédiaire entre les hommes et la divinité suprême, peut être considéré comme le génie des lumières célestes. Omniscient, il entend tout et aperçoit tout. Par transposition naturelle, il est devenu le dieu de la Vérité et de la Loyauté. Invoqué dans les serments, il garantit les contrats et punit les parjures ; l’obscurité étant dissipée par la lumière, celle-ci ramène la vie sur terre et la douce chaleur qui l’accompagne, féconde la nature.
Mithra représente donc le maître des vastes campagnes qu’il rend productives. Il donne la vie, favorise la progéniture et contribue à l’abondance des troupeaux. Il fait pousser les plantes et favorise les cultures, tout en épandant les eaux bienfaitrices. En outre, il dispense les qualités de l’âme et procure à celui qui l’honore la plénitude et la santé du corps. La richesse et une descendance douée seront au rendez vous pour les plus dévots. Il accorde la prospérité, la sagesse et la paix et fait régner la concorde entre les fidèles.
La mention Deo Solo, invicto Mithrae (Au Dieu Soleil, à l’invincible Mithra) était la légende inscrite sur les frontons des temples, et l’on sait que les anciens Perses adoraient en lui le Dieu de la fécondité. Sol invictus (Le soleil invaincu) se fêtait le 25 Décembre. Les sept grades d’initiation correspondaient aux sept planètes connues de l’époque.
Le culte de Mithra se propagea non pas dès Pompée, mais vraisemblablement après les expéditions de Trajan, Lucius Verus et Septime Sévère en Mésopotamie ; ses principaux prpagateurs étaient les légionnaires romains partout où ils stationnaient. Cette divinité jeune et éclatante de vie qui répondait au besoin d’une morale nouvelle, la lutte de la lumière contre la nuit ainsi que du bien contre le mal, ne trouva pas d’opposition à Rome, si tolérante pour les dieux étrangers habituellement admis dans son panthéon. Le culte se célébrait dans des édifices souterrains, en souvenir des cavernes sacrées ou naquirent les dieux orientaux, appelés spelaeum ou mithraeum, il y avait une abside où se dressait le bas-relief de Mithra tauroctone et des deux dadophores, devant lesquels on entretenait une flamme sacrée sur des autels.
Des bancs de pierre accueillaient les fidèles prenant le repas rituel. Devant l’abside et entre les dits bancs, il y avait la cuve souterraine sur laquelle on sacrifiait le taureau dont le sang coulait tel un rouge baptême sur le néophyte placé en dessous. Qu’on imagine ! Au centre Mithra, la chevelure éparse, coiffé du bonnet phrygien, un court manteau jeté sur les épaules, terrassant un taureau et lui enfonçant un poignard acéré dans le garrot ; un serpent mord l’animal à la gorge, un scorpion le saisit aux parties génitales pendant qu’un chien lèche le sang sortant de la blessure. Tel était peut être la représentation du bas relief primitif de La Lagaste, qui devait frapper d’effroi les passants l’apercevant. Il est probable en tout cas que la « fosse carrée » où fut trouvé ce dadophore soit la cuve du mithraeum.
Le culte de Mithra devint si populaire, si universel qu’il aurait pu mettre le Christianisme en danger comme le soulignait Urbain Gibert, citant Ernest Renan : « Si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaque. »
Non loin de là, à Espéraza, longtemps s’est perpétué une ancienne coutume qu’affectionnaient les habitants, «  la course du bœuf ». En fin de journée, la bête était abattue avec un couteau particulier et la foule, venue assister nombreuse à cette tradition, attendait la mise à mort. La chair de l’animal ayant montré le plus de vaillance et de vitalité était fortement appréciée, particulièrement le foie. Il faut se rappeler que chez les primitifs, le sang étant le siège de l’énergie vitale, le patient qui en inondait son corps et en enduisait sa langue, était persuadé de transmettre à sa personne les qualités de force et de bravoure de l’animal immolé.
Le taurobole s’est-il transmis dans cette tradition ? Bien qu’un rapprochement puisse être effectué, il serait pour le moins péremptoire d’affirmer que celle-ci est une réminiscence de ce culte antique.
Certainement, la terre n’a pas livrée tous ses secrets. Peut-être un jour, de nouvelles trouvailles permettront d’approfondir l’étude du culte de Mithra dans la Haute Vallée de l’Aude.

Références de lecture :
Bulletin de La Société d’Etudes Scientifiques de l’Aude 1957 ; Cahiers d’Etudes Cathares, 9ème année, n° 34 été 1958. « L’oppidum pré- romain de Lagaste », in Annales de l’Institut d’Etudes Occitanes -René Nelli, tome I, fasc. 2, année 1949. En complément : Charles Imbert?  Les Sources souterraines de la Franc-Maçonnerie, Mithra et le tarot, Ed Vega, 2009.

Conférence de Gérard Vial, sur le culte de Mithra : http://www.youtube.com/watch?v=pphjVa-UqNg
Video: Jésus ou Mithra. Mots et Images. http://www.dailymotion.com/video/xbhzqf_jesus-ou-mithra_lifestyle