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Figures du passé

Ariège. Bélesta. Les bottes de l'Empereur, par Michel Azens.

Écrit par Administrateur. Posted in Figures du passé et personnalités

L’affaire remonte  au 4 octobre 1852, Napoléon III détient les rênes du pouvoir, mais  il n’est pas encore empereur. Neveu de Napoléon 1er, il bénéficie de l’aura de son oncle dont le prestige est à peu près intact, jusque dans les villages les plus reculés en France... Cette fois, nous sommes non loin du pays de Sault, à Bélesta, dans le département de l’Ariège. Ici, on lit peu les journaux,  rares sont les hommes qui pratiquent le français.  Le 4 octobre donc, le célèbre polémiste  Gragnier de Cassagnac * est de passage à Bélesta, avec son frère qui est abbé. Tous deux rendent visite au curé de la paroisse, qui les convient à dîner. A la fin du repas, quelqu’un frappe à la porte, c’est le bottier de Bélesta.

                             

Ayant appris que Napoléon III était en visite à Toulouse, en ces premiers jours d’octobre, ils s‘adresse à Granier de Cassagnac. L’homme est timide et ses manières sont gauches. Il s’exprime ainsi : « je suis ouvrier cordonnier de mon état, j’habite le village et j’aime le prince Louis Napoléon.  Pour cette raison, j’ai eu la pensée de lui offrir une paire de bottes, j’ai mis près de deux ans à les faire, travaillant le soir après mon ouvrage. Je les crois curieuses et dignes de lui... » S’ensuit ses explications relatant son appréhension de faire parvenir à Napoléon III ce présent redoutant  qu’il ne lui parvienne pas. Il croit que la présence de Cassagnac et de son frère abbé est une opportunité. Il conclue, tremblant : « Si vous pouviez remettre à Louis-Napoléon de la part d’un humble et obscur ouvrier qui l’aime bien , ces bottes qui ont occupées ma pensée et mes doigts pendant deux années… ? »
Emu par autant de sincérité, le polémiste promet de faire tout son possible ce cadeau au Prince. Derechef, notre homme part comme une flèche et rapporte dix minutes plus tard son ouvrage contenu « dans une petite caisse bien proprette », fermée avec un cadenas, la clef suspendue à une faveur rose. Il déballe illico son chef-d’œuvre.  A la vue des bottes, le journaliste se « met à pâlir » ! Qu’on en juge : Les deux bottes, formées a la Souvarow, portent les principales batailles et les plus illustres des maréchaux de l‘Empire avec Napoléon à cheval au milieu ; le tout, visages, costumes, chevaux, canons rendus à l’aide de cuirs de diverses couleurs, rouges, bleus, verts, blancs finement piqués de petits points sur l’empeigne et sur la tige. Un saltimbanque de foire se serait pâmé d’orgueil et de joie en chaussant ces bottes, dont les semelles elles-même étaient couvertes de légendes !

                             

Passé l’effet  de surprise, Granier de Cassagnac commence à regarder la remise de cette offrande comme une entreprise hasardeuse ;  la témérité de sa promesse l’inquiète. De retour à Paris, il songe à Moquart : avec lui dans le jeu, on peut tout risquer... Il s’en ouvre à celui-ci qui, à la vue des bottes, se met à rire aux larmes. Toutefois, les deux confrères conviennent qu’il se dégage de ce bariolage une pensée touchante. C’est l’œuvre d’un brave ouvrier employant tout son talent et son énergie, ainsi que ses économies à orner à sa manière une chaussure de parade, tel un moine consacrant son talent à dessiner le vêtement d’un saint où le manteau d’une madone...

                                 

Moquart, déployant tout son art en parfait diplomate, parvint à faire accepter à Louis-Napoléon le cadeau. Celui- ci éberlué par ces bottes insolites, et profondément touché, donna l’ordre de remercier chaleureusement l’humble cordonnier.  Il lui écrivit une lettre charmante et lui envoya une jolie épingle de cravate, montée avec une pierre fine.
Telle fut l’heureuse conclusion du fol espoir d’un petit cordonnier de l’Ariège à contribuer à sa manière à la gloire de l’Empire. On peut raisonnablement imaginer notre homme, le dimanched arborer fièrement le présent de Louis-Napoléon qui allait devenir Napoléon III peu de temps plus tard dans les circonstances que l’on connait. Gageons que cette histoire oubliée fut longtemps un sujet de conversation lors des veillées de la contrée... 

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* Bernard Adolphe Gragnier de Cassagnac débuta dans le journalisme à Toulouse où il était professeur.  Séjournant ensuite à Paris, il épousa la cause du romantisme.  Rédacteur en chef du Globe, puis de l’Epoque, il s’opposa à  la Révolution de 1848, pour se rallier ensuite  à Napoléon III. En 1852,  il  s’engagea dans la vie politique. .Elu deux fois à la députation de Mirande, il a laissé une œuvre de journaliste considérable. On retiendra particulièrement  son Antiquité des Patois, ses Portraits littéraires,  et des Souvenirs du second empire publié chez Dentu, en  1879. C’est dans cet ouvrage qu’il relate cette anecdote des bottes de l’Empereur.