Chroniques et légendes

Pyrénées-Orientales. Collioure. Les écus d'or de l' Elisabeth

Écrit par Administrateur. Posted in Chroniques et légendes

 Si riante par beau temps, la Côte Vermeille, entre Argelès et le Cap Béar, est un véritable cimetière à bateaux. Certains jours, le vent du Nord, qu'on nomme ici la Tramontane, y souffle avec une telle violence, que rien ne lui résiste, ni les hommes ni les choses. Et encore moins celles de la mer. Du naufrage d'une galère survenue en 1338 à l'entrée du port de Collioure à celui d'un bateau de pêche à la fin du XVIIIe sièle, la liste est longue de ces navires perdus "corps et biens". De cette sinistre litanie que l'on peut dresser à partir des archives de "l'Amirauté de Collioure", institution qui perdura plus d'un siècle, un naufrage a retenu notre attention. Celui, selon la rumeur, d'un galion espagnol ! En fait, un voilier d'Alméria, répondant au doux nom d'Elisabeth,  qui faisait le transit d'une cargaison de vin. Mais pas que cela...

            

L'Elisabeth était une tartane de quarante-deux tonneaux. Son capitaine, Jean Lion, commandait un équipage réduit à quelques hommes. Le 28 mai 1790, il avait appareillé d'Almeria, un port du Sud de l'Espagne, à destination de Marseille. A son bord, des tonneaux de vin et un caisson destinés à « Louis Blanchard y Delmas », négociant à Marseille.
Le 6 juin, « à midy », il entre dans le port d'Alicante. Le 8, il charge à bord de l'Élisabeth, vingt-quatre barils de vin pour le compte de don Antonio Soisia, « pour porter audit Marseille à la dépense du sieur Joseph Soro » et « vingt-deux articles » de marchandises diverses. Enfin, le 13 juin, il recevait une somme de trente-huit quadruples en or « dans un papier blanc, doublé de papier gris ». C'était le prix de céréales qu'il avait vendues le 27 avril passé dans cette ville, pour le compte de Salomon Cohen, marchand à Marseille.

 

                     Manifeste de cargaison.

                   38 quadruples d'or d'Espagne   

Le 14 juin, Lion levait l'ancre, il devait prendre à « Villejoyeuse », sur la côte espagnole, un baril « doublé futaille » que livrait Philippe Bonnet pour le compte du sieur Blanchard « neveu et fils », à Marseille.
Le 17 juin, l'Elisabeth gagnait la haute mer, les cales pleines, et faisait route pour Marseille sans autre escale. Mais la chance n'est pas avec elle. Le 25, contraint par un « vent debout », Jean Lion fut obligé de relâcher dans le port de Barcelone (Cataluna).
Ce n'est que le 5 juillet, lorsque la tramontane cessa de souffler, que l' Elisabeth, à « quatre heures du matin », fut mis à la voile. Mais, vers les « deux heures de l'après-midy », alors que le navire se trouvait par le travers de Mataro (Barcelona), à quatre milles au large, un vent arrière enveloppa la tartane. La prudence conseillait de revenir à Barcelone. Jean Lion s'y soumit. Et le jour même,« sur les six heures de l'après-midy », il y fit son entrée une nouvelle fois.
Trois autres jours d'attente furent encore nécessaires avant de reprendre la mer. Enfin, le 8, « sur les cinq heures du matin », l'Elisabeth appareilla. Cette fois, sa navigation était favorisée par un vent « sud-ouest » qui régnajusqu'au 10, à la hauteur de Palamos (Gerona). Dans la soirée, la tartane suivait son cap sans difficulté; à neuf milles au large du cap de Creux, lorsque vers minuit un matelot, descendu se coucher dans la chambre d'équipage, entendit derrière une cloison le bouillonnement de l'eau. Le marin se précipita alors dans la cantine et constata avec effroi que la mer s'engouffrait avec force par une fissure provoquée dans la coque. Déjà, « trois pieds d'eau » annonçait une inondation sérieuse. Sans perdre un instant, le marin appela l'équipage et alerta le capitaine pour prendre des mesures d'urgence. Mais, il y avait tant d'eau que la pompe s'engorgeait et, pis encore, « on voyait la tartane s'enfoncer à vue d'oeil ». Lion n'eut pas d'autre alternative que de crier le sauve-qui-peut. Une chaloupe fut mise à la mer avec « trois caisses de hardes, un baril d'eau et deux caisses de pain-biscuit » et, sans désemparer, les matelots souquèrent vers la côte la plus proche, qu'ils ne voyaient pas à cause de la nuit et de son éloignement.
Au petit matin, ils aperçurent les tours « génoises » (celles de la Massane et de Madeloc) qui leur indiquaient qu'ils étaient en vue des côtes françaises, aux environs de Port-Vendres.
A 10 heures du matin, ils en étaient tout proches, mais ils préférèrent débarquer à Collioure. Ils y arrivèrent à « deux heures de l'après-midy ».
Le 14, « à quatre heures de l'après-midy », Jean Lion, le capitaine, Joseph Llambias, quartier-maître et Sébastien Carreras, un matelot (peut-être celui qui avait signalé la voie d'eau ?) prêtèrent serment de dire la vérité et firent un compte rendu des circonstances qui avaient entrainé la perte de l'Elisabeth.
Si la tartane appartenait en « pure propriété » à Jean Lion, son capitaine, il n'en était pas de même de la cargaison. On comprenait, certes, qu'il n'ait pu sauver les tonneaux de vin ou les paquets de marchandises, mais l'or, les trente-huit quadruples d'or dont on lui avait délivré un certificat à Alicante, qu'étaient-ils devenus ?
Ils étaient au fond de la mer ! Écrivant sur les indications du capitaine, le greffier de l'Amirauté de Collioure inscrivait à ce propos : « II ne luy fut pas possible de pouvoir retirer les trente-huit quadruples en or parce qu'elles étaient à fond de cale couvertes d'une partie de lest et du reste de la cargaison (...) Le plus petit retard à se sauver dans la chaloupe eût été la perte certaine de la vie de cinq matelots, luy compris. »

                    

Le capitaine Lion avait choisi de mettre l'or sous le lest simplement pour le soustraire aux pirates qui infestaient alors les côtes espagnoles. Souvent des navires étaient abordés et délestés du coffre de bord. Le Fonds de l' Amirauté de Collioure possède d'innombrables dossiers constitués à la suite de plaintes de ce genre.
Il faudra un hasard extraordinaire pour que les quadruples de l'Elisabeth enrichissent un jour quelque  plongeur, la position de cette épave restant fort incertaine. Cependant, l'histoire de cette tartane montre qu'aucun site de cette nature n'est à mépriser. L'or sous le lest : une pratique « généralement connue », nous dit le procès-verbal de l'Amirauté. Cela signifie qu'une simple tartane chargée de futailles peut cacher un trésor dans son aimable corsage... pardon, bordage.