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Insolite

Aude. Marseillette. 7 novembre 1983 : nuit d'horreur au cimetière.

Écrit par Administrateur. Posted in Insolite


On n'aurait vraisemblablement jamais rien su d'une effarante séance de sorcellerie si ses exécutants n'avaient pas cédé à la panique et accumulé les indices qui ont permis de les identifier.

                    

Au matin du 7 novembre 1983, — c'était un dimanche -, un passant remarqua parmi les détritus de la décharge du village de Marseillette un pied humain émergeant d'un sac poubelle qui se consummait lentement. Aussitôt, les services de gendarmerie de Capendu furent informés de cette macabre découverte.
Les premières constatations révélèrent la présence d'un corps en décomposition, mais dont la jambe gauche avait été sectionnée à hauteur du genou. De toute évidence, on avait tente de faire disparaître le corps; en l'arrosant préalablement d'essence. Puis, on y avait mis le feu. Tout près du cadavre, les gendarmes dégagèrent un autre sac plastique, contenant cette fois les viscères d'un mouton. Cependant, en essayant de trouver un indice permettant de le conduire sur une piste, l'un des enquêteurs distingua au milieu de ce magma deux photographies.
Si l'une était devenue informe, l'autre représentait une vue de groupe dont on avait eu la bizarrerie de faire disparaître un visage en le découpant aux ciseaux en forme de losange...

                                   

Soumise à la sagacité du maire de Marseillette, alors M. René Allemany, celui-ci y reconnut l'un de ses administrés, M. Gilbert X... ( C'est un Audois d'adoption, d'origine savoyarde, né en 1952. Il est artisan dans le "bâtiment", spécialisé dans la pose des panneaux en placo-plâtre. On le reconnaît à sa moustache façon "walesa", le leader polonais. Il est marié à une jeune femme originaire comme lui de la région de Grenoble. Ils ont un petit garçon de 3 ans.
Sur ces. informations, une fourgonette de la gendarmerie arrive devant la maison de Gilbert X... C'est une habitation sans caractère à un étage, dont l'entrée se trouve dans une petite rue. C'est notre homme qui répond aux gendarmes. Sur présentation de la photo en question, les militaires lui demandent de les suivre. Gilbert ne proteste pas, il trouve seulement à dire à sa femme: "Ne t'inquiète pas, Je reviendra dans la soirée..»"
Le mari partit, le capitaine Derrien et deux autres gendarmes tiennent compagnie à la jeune femme. Tout à coup, l'officier exprime son intention d'aller examiner le garage de la maison. La jeune femme hésite, dit quelques mots timides et tend les clefs du local au capitaine. Devant la porte, au moment de faire jouer la clef dans la serrure, l'homme est interrompu par la jeune femme. Elle le prévint qu'il allait être surpris: "Ce que vous allez voir à l'intérieur va vous surprendre; La nuit dernière il s'est passé des choses étranges. Je n'y ai pas assisté, mais mon mari y était avec Michèle Y..., qui est une ami à nous et Z..., son compagnon."
En effet, au premier regard dans la pièce, les gendarmes ont l'impression de basculer dans l'irrationnel. La vision qu'ils ont sous leurs yeux incrédules leur ferait croire qu'ils ont régressé de plusieurs siècles, soit au temps les plus forts des exorcismes clandestins et des messes noires secrètes ! Le décor est impressionnant, oppressant ; l'odeur, insupportable.
Sur une longue table recouverte d'une toile cirée, un tibia humain ; celui qui manquait à la jambe gauche du cadavre à moitié calciné de la décharge. À côté, un mouton, récemment égorgé et éviscéré.  Tout autour de cet autel de fortune, une cinquantaine de cierges et des statuettes en plâtre. Enfin, pêle-mêle, deux livres de magie, le Grand Albert et le Petit Albert.

                                         

Sur une étagère, les gendarmes remarquèrent six petits cercueils grossièrement confectionnés et remplis d'une mixture innommable. Près de la table, sur le sol, les gendarmes ramassèrent trois autres photos dont chacune d'elles comportaient les mêmes vides en losange que celui constaté sur le cliché retrouvé à la décharge.
Monique,  l'épouse de Gilbert X..., ne tarda pas à passer aux aveux. Elle raconta comment le trio infernal s'était procuré un cadavre. Michèle Y..., qui prétendait avoir une certaine expérience des pratiques magiques, avait conseillé au malheureux couple de se procurer le tibia d'un cadavre, mais le corps ne devait être "ni trop frais ni trop sec". II fallait donc la dépouille d'un homme - c'était exigé — mort depuis moins de six  mois.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  Cette "sorcière" et Gilbert examinèrent alors les tombes du cimetière de Grazailles, à Carcassonne, mais ce cimetière était trop grand.  Alors, ils jettèrent leur dévolu sur celui de Rustiques, petit village proche de Trèbes. Et, dans la nuit du samedi 6 au dimanche 7 novembre, ils exhumèrent le cadavre d'un ouvrier agricole mort à 69 ans au mois d'avril précédent. C'est dans sa camionnette professionnelle que Gilbert X... a ramené  le corps jusqu'à Marseillette.
A son tour, l'artisan fut pressé de questions:  - Pourquoi s'était-il livré à une pareille profanation ? Que signifiait ce cérémonial constaté dans le garage ? Alors, Gilbert X... s'épancha sur son existence terne.  "Rien n'allait plus, expliqua-t-il, je n'avais presque pas de travail. Ma femme était constamment malade. Notre enfant pleurait sans arrêt et sans raison.  Plusieurs fois, j'ai trouvé les écrous de l'une des roues de mon fourgon dessèrés.  Un ami à qui nous avions confié nos malheurs, nous a dit que nous étions envoûtés par quatre membres de notre famille. C'est à eux que je devais envoyer les petits cercueils. Avec ma femme, nous avions d'abord vu près de Limoux un homme qui désenvoûte.  II nous a demandés de lui donner des photos de nous et 3000 F.  II n'y a pas eu d'amélioration. C'est alors que Michèle Y..., leur a proposé ses services.
Désintéressée, elle avait été touchée par le côté pathétique de la situation de ce couple désespéré.

                                

"II leur arrivait depuis quelques temps des ennuis terribles et des choses très surprenantes :  l'entreprise de Gilbert allait de plus en plus mal. » Le gosse avait des étourdissements inexplicables. A trois reprises, ils furent victimes d'accidents de voiture. Le volant du véhicule refusant d'être manoeuvré par le conducteur. Des craquements se produisaient dans la maison. Manifestement, on leur voulait du mal et un sort puissant avait dû leur être lancé. En septembre, Monique, la femme de Gilbert, apprit une terrible nouvelle: sa soeur et son beau-frère s'étaient suicidés ! Quant à moi, j'avais une affreuse vision: je voyais leur petit garçon devenir fou et mourir à l'âge de 15 ans. J'aimais beaucoup cet enfant. Les X... avaient vu de nombreux sorciers dans le département et la région. Chacun leur donnait une formule de désenvoûtement, mais toutes
s'avérèrent inefficaces ou du moins insuffisantes, le sort lancé contre les X,,, était trop maléfiquefique..."
Michèle Y... n'était alors pas une inconnue pour les services de la Police de Carcassonne. Agée de 23 ans au moment des faits, elle était fichée comme prostituée. Ses dons paranormaux, cependant, étaient connus de son entourage. Elle lit volontiers les cartes et annonce les décès prochains. Elle s*est beaucoup documenté dans les ouvrages de magie et connaît quelques spécialistes férus en la matière.
C'est donc elle qui dirigea la sinistre mise en scène destinée théoriquement à contrecarrer l'envoûtement dont les X... étaient victimes. Elle savait que ce dispositif était malsain.  "Mais, disait-elle, j'étais hantée par les malheurs qui n'allaient pas manquer de survenir à l'enfant... Les X..., qui connaissaient mes dons me suppliaient de faire quel que chose. » La solution m'est soudainement apparue, comme dans un rêve. Il fallait pour s'opposer au maléfice, et surtout aux personnes qui avaient fait appel au Diable pour nuire à ce couple ami, confectionner des petits cercueils, et surtout mettre à l'intérieur des ossements humains, des excréments et du sang d'une bête domestique... Il nous fallait donc profaner une tombe et j'ai longtemps hésité parce que j'ai le respect des cimetières. Mais la vie de l'enfant était en jeu. Nous avons tout préparé dans la cave des X.., la veille et, l'après-midi, nous sommes allés repérer une tombe à Rustiques. Il nous fallait un cadavre de moi de six mois et masculin. Grâce aux inscriptions gravées sur les tombes, nous avons pu. trouver ce qui nous était nécessaire.
Dans ce même temps, l'ami de Michèle Y..., un Marocain né dans l'Aude, Z..., ouvrier d'usine, volait un mouton parmi un troupeau, à Conques. Cette pauvre bête allait être sacrifiée au nom de pratiques infâmes.
A la tombée de la nuit du samedi au dimanche, Gilbert et Michèle descellèrent le caveau repéré. A 23 heures, ils étaient à Marseillette, disposant du cadavre volé. Z.... les aidait dans leur besogne Tout d'abord, ils allumèrent quarante-deux cierges blancs, selon le principe qu'il était nécessaire de disposer de sept bougies par personne (?). Puis, ils disposèrent sur l'autel, d'une façon convenue, des statuettes en plâtre comportant chacune des marques faites à la peinture rouge à la hauteur des yeux et de la poitrine. Gilbert se saisit alors d'un marteau, d'un burin et défonça le tibia du cadavre, Jambe gauche, impérativement. C'est cette fraction qui est nécessaire pour les désenvoûtement. L'autre, la droite, n'est seulement utile que pour les envoûtements...
Le tibia gauche fut donc partagé en six morceaux égaux, chacun devant être placé dans les petits cercueils que Gilbert avait confectionnés. Puis, des excréments du mouton furent recueillis; la malheureuse bête fut ensuite dégorgée et son sang répandu sur l'abominable mixture. Cependant, ce cérémonial n'avait que trop duré. Le jour se levait et il convenait de se débarrasser au plus vite du corps. La solution la plus expéditive consista à jeter le cadavre à la décharge et d'y mettre le feu. Gilbert X... et l'ami de Michèle, Z..., expédièrent cette besogne
d'une manière si précipitée, qu'ils ne prirent même pas le temps d'attendre que le feu ait effacé toutes traces de leurs forfaits. C'est ainsi que dans leur hâte, ils ne firent pas attention aux deux photos qui se mêlèrent aux viscères du mouton. Sans cette bévue, il est vraisemblable que ce "crime" serait restée impuni.

                                 

Deux mois après les faits, un journaliste de la Dépêche du Midi demanda à Michèle T... si ces pratiques de sorcellerie étaient des cas d'exception à notre époque. "Non, affirma-t-elle, les cadavres sont remis tout simplement dans leur tombe. Personne ne s'aperçoit donc de rien." Quant à Gilbert, il se défend d'avoir commis son acte en pleine connaissance de cause. "Ce que j'ai fait, ce n'est pas possible. C'est un cauchemar. Jamais, je ne pourrais refaire une chose pareille." Et, conscient que son geste dépassait l'entendement, il le mettait sur le compte du sort qui s'acharnait sur lui. "Vous voyez bien, disait-il aux gendarmes, c'est bien la preuve que j'ai été envoûté !"

NB.  Pour cette affaire, je me suis abstenu de citer les véritables noms des protagonistes. Quelques-uns vivent encore dans la région de Carcassonne

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Bibliographie : Benchimol (Maurice) "Deux heures avec la sorcière", in La Dépêche du Midi, du 20 janvier 1984; Attard (Francis) et Michel Paganini, "II leur fallait un tibia humain !", in Midi-Libre du 8 novembre 1983; Attard (Francis) Aux rendez-vous de l'étrange, pp.87-95 (1984).