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Chroniques et légendes

Pyrénées-Atlantiques. Negra sed formosa : La Villa Belza à Biarritz, par Michel Azens

Écrit par Administrateur. Posted in Chroniques et légendes

Au cours des années soixante-dix, une rumeur était colportée avec un certain succès. Elle avait pour cible, la villa Belza, une fière demeure située face à l’océan.  On prétendait que cette majestueuse propriété avec son échauguette accolée à son donjon, superbement perchée sur les rochers du Cachaou, était hantée !

    A l'époque de sa splendeur...

Pour l’avoir « visitée » à cette époque, je dois dire que l’aspect  étrange voire inquiétant qu’elle avait,  lorsque les soirs d’hiver l’océan en colère envoie ses vagues rageuses et bouillonnantes d’écumes, à l’assaut des rochers du trou du diable, renforçait cette sensation.  il faut préciser que ses fenêtres aveugles et ses façades noircies par les incendies, ainsi que son isolement sur cette avancée rocheuse, contribuaient singulièrement à l’émotion des passants qui la contemplaient. Aussi, nul ne s’attardait en ces lieux et nombreux sont les témoins ayant prétendus avoir aperçu, qui un visage à travers une ouverture, qui des bruits voire des cris jaillis des profondeurs de cette mystérieuse et impressionnante bâtisse. Il est vrai qu’à cette époque, ce lieu un peu à l’écart attirait les marginaux.  Pourtant, à l’aube des années 1920, nul n’aurait pu augurer le destin de cette demeure, qui avait accueillie certaines des plus prestigieuses personnalités de son temps...
Seule, isolée sur un promontoire rocheux, nommé Trespots, faisant face à l’océan et au Trou du Diable, cette villa fut construite en 1881 par l’architecte Alphonse Bertrand. Son propriétaire d’alors, se nommait Ange Du Fresnay ; il  occupait le poste envié de Directeur des assurances le Phénix, à Paris. Cette maison changea de propriétaire et fut occupée d’une manière «  bourgeoise », un certain temps. Mais un curieux ouvrage intitulé  Villa-Venus, La Vida alegre en Biarritz, écrit par un colonel espagnol du nom de Vicente Sachis, mais signé de  l’étrange pseudonyme de Miss Teriosa, laissa entendre que cette demeure était devenue une antre de libertinage…
En 1923, Grégoire Beliankine,  encouragé par son illustre beau-frère, le compositeur Igor Stravinski, projette de la louer afin d’exploiter un cabaret Russe et son restaurant.  C’est ainsi que Belza devint "Le Château Basque", recevant  durant les années folles tout ce que comptait Biarritz comme noceurs impénitents, ainsi que se plaisait à les nommer Arthur Rubinstein, fervent adepte de la station balnéaire.

             Nonchalance de la Belle Epoque...


L’étonnante soirée d’ouverture du 20 avril 1923, au son d’un orchestre jouant des airs russes, fut mémorable à plus d’un titre. On peut aisément imaginer le ballet des Hispano-Suiza, des Rolls et autres Bugatti, déversant leurs illustres passagers devant Belza dont la silhouette fantomatique se découpait avec sa tourelle et son échauguette baroque. Le sac et le ressac de l’océan prenait alors un malin plaisir à effacer par instant l’orchestre Rosenfeld. Le dîner, servi a la mode Russe, offrait à volonté une multitude de plats dont les célèbres zakouskis, les côtelettes Pojarski, le chachlick et le bœuf Strogonof, accompagné par la vodka dont les invités jetaient les verres par dessus les rambardes, dans l’océan ! Le tout Biarritz vint défiler dans la vaste salle à manger ouverte sur le vaste large. La grande duchesse de Russie était présente ainsi que la Princesse d’Oldenbourg, le prince et la princesse Pouliatine, Douglas Fairbanks, Mlle Chanel, M et Mme Forbes, Igor Stravinski et bien d’autres noms prestigieux du gotha de l’époque.
L’entre deux guerre apparaissait comme porteuse d’espoirs : l’insolente santé des bourses mondiales entretenait un vent d’insouciance et quelquefois de folie.  Biarritz n’échappait pas à la règle. C’était le temps où le Banquier Loweinstein s’extrayait des casinos pour recevoir son courrier transporté par un hydravion spécialement affrété, amerrissant  chaque matin sur la Grande Plage ; André Citroën, assidu client de ces établissements, en ressortait à l’aube, blême, exténué et laminé par ses mises extravagantes. Les richissimes Maharadjahs n’étaient pas de reste… Ne disait-on pas que leurs pourboires exubérants étonnaient les plus blasés des portiers !
Mais tel cet Océan bien connu des Basques, les vents tournèrent subitement. D’un doux sirocco l’on passa subitement à un vent d’Ouest virant rapidement en une tempête qui allait balayer en quelques semaines tous les acquis et tous les certitudes.

             Romantisme des années 20...


La soirée du 10 septembre 1929 s’annonçait fastueuse. Voulue et organisée par le Maharadjah de Kapurthala, cette réception plaçait sous le même toit des hôtes aussi prestigieux que le grand-duc Dimitri et la princesse Illinski, le grand- duc Boris de Russie et la Princesse Boris, le Duc de Tamanès, le Marquis de Portago et le prince Trouberstkoy… Parmi les convives s’y trouvait également l’épouse d’un banquier américain. Elle tentait de faire partager autour d’elle son angoisse d’une rumeur persistante selon laquelle la Bourse de New York était à la veille d’un immense krach. Chacun, bien évidemment, s’efforçait de la rassurer au sujet de cette probabilité invraisemblable.
Hélas, à peine un mois et demi plus tard, le séisme boursier ruina les plus belles fortunes mondiales ! En quelques jours les clients américains de l’hôtel du Palais, du Miramar et du Carlton s’évaporèrent, comme ceux du Victoria ou encore de l’hôtel d’Angleterre. Ruinés, ils allèrent même jusqu’à vendre leurs bijoux et leurs valises pour repartir aux Etats-Unis.
La grande dépression sera aussi le commencement du déclin de la villa Belza. Son nom même est à l’image de sa légende. En basque, Belza traduisant la couleur noir. Ne dit-on pas, d’ailleurs que ce nom serait celui  d’une servante mulâtre qui aurait sauvé ses maîtres de la guillotine pendant la Révolution ?

             A vol d'oiseau...


Il est tout aussi  étrange que le rocher du Trespots sur lequel fut édifiée la villa portait le nom de Champ du rossignol. On sait également grâce à un article en date du 28 mai 1882,  paru dans Le Petit courrier de Biarritz,  que la construction de cette bâtisse était qualifiée «  d’originale »,  l’accès de ce terrain se faisant par une curiosité naturelle dite « pont du diable ».  Dans le même temps, un Biarrot indigné, s’était fendu d’un courrier adressé à la Mairie, récriminant que le propriétaire de la villa Belza avait barré l’accès au Champ du Rossignol, supprimant ainsi les sentiers permettant de se promener. Ce citoyen insistait  sur le fait que des mesures conservatoires auraient dû être prises pour « garder les droits de la commune » sur cette affaire de droit de passage.  Déjà à cette époque, on pouvait se soucier de la conservation de l’espace public.
Vint la Seconde guerre mondiale qui jeta un voile sombre sur la villa :   les  Allemands s’y étaient  installés. Elle fut cependant épargnée par le bombardement des alliés du lundi 27 mars 1944, qui fit  cent vingt-sept tués parmi la population civile. Après guerre, Belza fut rachetée et divisée en appartements.  Las ! Elle eut à subir  un premier incendie qui nécessita de coûteuses réparations ;  un second sinistre, survenu en 1974,  la laissa exsangue et dévastée. Abandonnée, ses murs noircis par la violence des flammes, elle apparut ainsi pendant de nombreuses années. C’est l’époque où sa légende noire se forgea...

             Actuellement...


Les procès entre propriétaires se succédèrent jusqu’à ce qu’un marchand de biens parisien  en fasse l’acquisition et la restaure.
L’aspect qu’elle offre aujourd’hui est radicalement différent de celui d’antan avec son enduit « moderne » mais qu’importe. En 1997, La villa Belza fut classée Monument Historique et  le « Trou du diable », définitivement comblé par la Municipalité. Lors de ma dernière visite à Biarritz,  j’ai pris le temps de l’observer, accoudé à une rambarde. Situé au milieu d’un halo, ses formes s’attardaient encore dans le crépuscule.


Notes de lecture : Vulliez Wanda,  Gloire  de Biarritz, Paris, France Empire éd., 1979.
                          Pierre Lembeye,  Il était une fois Belza, éd Fayard,  2009.
                          Pecassou-Cambrac Bernadette, La villa Belza, Flammarion, 2007

Site Web : http://www.biarritz.ovh.org/villas/Belza.html

Liens visuels : http://www.youtube.com/watch?v=SsXnI72Oj6g
                           http://www.youtube.com/watch?v=zjr7kfh1UgM