Géographie et topographie

Aude. Périple dans la Haute Vallée de l’Aude, à la Belle Epoque. Roman-Photo.

Écrit par Administrateur. Posted in Géographie, topographie et géologie

 

 Le premier train de la ligne de Carcassonne à Quillan nous a amenés, M. Gaston Combeléran et moi, à Limoux, célèbre par sa blanquette mousseuse et par son nougat, dans l’animation matinale d’un beau dimanche d’arrière-saison...

Le soleil brille dans un ciel pur que réfléchit l’onde claire et copieuse de l’Aude et sur lequel se découpent, nettes, colorées, violentes, accusées, les crêtes des petits monts qui encadrent la sinueuse et riche vallée, à la fois fruitier, jardin fleuriste et potager. Toute la population de Limoux est dehors, hommes, femmes, enfants, les uns sortant de l’église, des XIIe, XIVe et XVe siècles, avec déambulatoire et chapelles rayonnantes et tour octogonale surmontée d’une flèche dentelés, les autres – paresseuses – émergeant de leurs lits et de leurs demeures, pour se retrouver tous sur la pittoresque place de la République, aux maisons à arceaux, où le marché bat son plein et où un groupe de romanichels erre comme ont toujours erré et erreront jusqu’à la fin des siècles les leurs, hommes de haute taille, nerveux et musclés, au teint basané, femmes à la face de cuivre où de grands yeux noirs mettent une double flamme, enfants demi-nus à la tête crépue, sales à faire peur et beaux comme des amours.
L’animation de la petite cité, heureuse et prospère, se confine sur cette place vaste, ombragée, bordée de cafés fréquentés, et dans la rue qui conduit au pont du XVe siècle et à la gare, et où nous remarquons quelques anciennes demeures ; la plus curieuse de ces vieilles maison est dans la rue adjacente de la Trinité, dont elle porte le numéro 5 : son antique façade en bois, finement sculptée, est ravissante.
Limoux est le fief électoral de l’aimable sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, artiste lui-même et allié à une famille artiste de Limoux, les Petiet, dont nous visitons le musée sur la promenade de Tivoli. Mais il nous revient que le député-ministre possède, dans sa maison de Limoux, une collection de très belles toiles. On nous en parle avec emphase dans un café très achalandé de la place où le marché tire à sa fin et, comme je m’enquiers de la façon de pénétrer  - sans effraction - dans la demeure de M. Dujardin-Beaumetz, un quidam interrompt la lecture du journal local pour me dire d’une voix courroucée :
« D’abord, il s’appelle Beaumetz et non pas Dujardin, notre Etienne. Dujardin, c’est un bib inventé exprès pour les Parisiens. Pour nous, il est Beaumetz, rien que Beaumetz. »… » Et même Etienne tout court », intervient un autre consommateur.
Moi, je veux bien, Combéléran de même, et aussi M. Biliès, le charmant et accueillant propriétaire des thermes de la Fou, qui vient de nous rejoindre et nous emmènera après déjeuner, dans sa confortable automobile, à travers les routes sinueuses des Corbières. Je constate avec plaisir que le sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts jouit dans sa circonscription d’une popularité égale à celle de Henri IV en Béarn, « notre Etienne » de Limoux pouvant servir de pendant à « Notre Henric » de Pau.
L’important est de pénétrer chez le grand homme. Nous finissons par dénicher la gardienne de l’immeuble ; je me présente comme un parent éloigné du ministre – ne sommes-nous pas tous frères ici-bas ! – les portes du sanctuaire s’ouvrent et nous sommes admis à contempler des  œuvres  remarquables de Marie Petiet, de L. Petiet, de Saint-Pierre, de Jean-Paul Laurens, de Sergent, de Dantan, de Deyrolle, de Nozal, d’Eugène Chigot et du secrétaire d’Etat, dont je note la belle page patriotique, largement brossée, portant l’inscription, émouvante dans sa simplicité : « Metz, 26 octobre 1870. – La brigade mobile ne rend ses drapeaux à personne et ne laisse à personne le soin de les brûler (lettre du général Lapasset au maréchal Bazaine). »
Le soleil est haut à l’horizon et darde des rayons de feu sur la place du marché, tout à l’heure grouillante et maintenant déserte, où quelques bourgeois somnolent aux terrasses des cafés, lorsqu’après un délicat et copieux déjeuner, l’automobile de M. Billès  nous emporte sur la route blanche qui, insensiblement, se rapproche de l’Aude pour en longer la rive gauche dans une vallée verdoyante et fertile, laquelle ne tarde pas à devenir un défilé rocheux offrant des coins d’ombre affriolants. On franchit la rivière sur un pont du XVIe siècle, en aval duquel se voient les vestiges d’un pont romain. Nous sommes à Alet, célèbre par ses eaux bicarbonatées calciques, stimulantes et digestives, un Vichy audois ; mais ce qui nous y arrête, ce ne sont pas les propriétés de la source communale, celles de la source Orientale ou de la source Buvette, c’est un ensemble archéologique comme il y en a peu en France. Alet devrait être tout entier Monument Historique. C’est un rêve et une révélation que de circuler le long de ses rues étroites et de ses petites places où tout est à voir, où il n’y a pas une maison qui ne soit digne de retenir l’attention de l’archéologue et de l’artiste. Portails romans à linteaux ; figurines frustes, taillées dans le grès de Rennes ; vieilles portes de l’enceinte fortifiée ; marteaux de portes et ferrures ; escaliers en pierre de la plus pure Renaissance ; cheminées en pierre également, aux frêles colonnettes fleurdelisées ; fenêtres géminées ; chapiteaux délicatement ouvragés, tout est à regarder, tout est à admirer, la ville entière est un musée.
Voici les dates : une maison de 1125, une autre de 1673 avec cette orgueilleuse inscription sous la corniche du toit : Vive moi, le maître ; voici le bel escalier Renaissance de l’ancien palais de justice, et, nous arrivons à l’antique cathédrale Notre-Dame, bâtie en 1018 avec les débris d’un édifice de 873 et détruite en 1577 par les Huguenots, son abside, rappelant l’architecture romaine, enveloppée par un chœur ogival inachevé, ses chapiteaux sculptés, ses arabesques, ses colonnes maladroitement restaurées ; à côté, l’église Saint-André, des XIVe et XVe siècles, surmontée d’une flèche moderne, et une très vieille croix.
Misère de nous ! On ne connaît pas Alet, on s’y arrête peu ou point, les baigneurs se contentent de faire les cent pas dans les jardins des établissements, les touristes de jeter un œil distrait sur le paysage et sur la cathédrale ruinée, passant sans les voir à côté de merveilles, accumulées sur ce coin de terre et comme dissimulées jalousement aux regards , à l’écart d la route, dont la blancheur crue contraste étrangement avec la patine des murs branlants, avec les tons bruns des vieilles masures blotties les unes contre les autres, fuyant les ardeurs du soleil et qu’on dirait inhabitées ou peuplées de fantômes.
Au sortir de ce boyau étroit, les yeux clignotent au grand soleil qui dore les pampres et se joue dans les vergers. La villa « Livadia », retraite du notoire cuisinier Cubat, se dresse, claire et pimpante, le long du ruban sinueux de la route ; puis l’usine électrique, installée dans une ancienne fabrique de draps militaires, met une note d’ultra-modernisme dans le site doux et reposant.
Bientôt apparaît le beau château de Couiza, du XVIe siècle, aux ducs de Joyeuse, et nous abandonnons la route de Quillan et la vallée de l’Aude pour remonter le vallon tributaire du Sals, à l’eau chargée de principes salins, avec la route de Rennes-les-Bains. Des monts
blanchâtres, nus, dépouillés, bosselés, aux fantastiques silhouettes, projettent leurs arêtes vives dans le bleu profond du firmament. Des touffes de plantes odoriférantes s’accrochent à la roche grise et quelques bouquets de pins mettent des reflets noirâtres sur l’ossuaire rébarbative, trouvée, spongieuse, comme marquée de la petite vérole, de ce sol pierreux et convulsé des Corbières décharnées, dont on a résumé l’histoire géologique en disant qu’elles représentent « un fragment du Massif ancien de la France centrale, englobé plus tard dans la zone des plissements pyrénéens » et qui furent une frontière artificielle sans cesse disputée et ensanglantées, jusqu’à la cession du Roussillon à la France.
Ces Corbières sont en réalité un morceau d’Afrique à l’extrémité orientale de la chaîne des Pyrénées ; elles ont la lumière aveuglante et rue de l’Orient ; sous un ciel de feu, elles lèvent leurs pierrailles calcinées et nues sur un sol torride et craquelé, elles profilent les dentelures de leurs crêtes en lames de couteau dans une atmosphère d’une siccité à nulle autre pareille. « Ici, a pu dire le géographe Onésime Reclus, la roche est parfumée comme autour de Jérusalem ; ici, l’on y trouve du Carrare et du Paros ; l’abeille vole aux Corbières comme à l’Hymette et son miel est le miel de Narbonne. »  Quelle différence et quel contraste entre cette Arabie Pétrée et la Normandie méridionale, verdoyante, arrosée, abondamment humectée, des petits monts du Pays basque, à l’autre extrémité des Pyrénées ! Cependant, ici et là habite une population spéciale, une race à part, qui ne fusionne pas avec les autres races, qui ne se fond pas dans le creuset centralisateur, que les grandes villes lointaines n’attirent pas et que Paris n’absorbera jamais : les Basques à l’occident, les catalans à l’orient sont avant tout Basques et Catalans, ils gardent leur langue, leurs coutumes, leurs sports, leur folklore, ils communient à travers la frontière, les Basques du Labourd et de la Navarre française avec ceux du Guipuzcoa, de la Biscaye et de la Navarre espagnole, les catalans du Roussillon français avec ceux de la Catalogne ibérique, Bayonne fraternise avec Saint-Sébastien, Perpignan prête l’oreille aux voix de Barcelone ; de part et d’autre on se tend la main par-dessus les crêtes, aux deux extrémités des Pyrénées, tout en demeurant fidèles aux mères-patries. Là s’arrête la ressemblance ; elle est morale, elle est intellectuelle, elle est linguistique, elle est historique, elle n’est pas physique ; les peuples ont des aspirations communes, la nature a des aspects discordants et opposés. En dehors des grandes artères vitales qui les sillonnent, des vallées principales, routes d’eau où la terre est moins rare, les Corbières sont maigrement habitées ; à l’intérieur du massif, sur le flanc des montagnes, sur les versants et sur les pentes, dans les ravines sèches, dans les creux à l’herbe clairsemée et dire, il n’y a guère que des bergeries, donc des pâtres, par conséquent des troupeaux qui achèvent de rogner la montagne déjà privée de végétation, de mettre à vif les roches chauves, dont les plaies d’avance cicatrisées ne saignement même pas, parce qu’il y a plus de sang ni de sève dans ces pierrailles trouées, aux multiples yeux caves et vides où le soleil ardent et implacable ne trouve pas une larme à boire e qui ne connaissent point le rafraîchissement des matinales rosées.
Sur les hauteurs de droite, commandant le confluent du sals avec l’Aude, apparaît Rennes-le-Château, la capitale déchue du Razès, pays créé au Xe siècle par un démembrement du comté de Barcelone, et dont les seigneurs résidèrent à Rennes jusqu’à la confiscation du Razès, en 1218, par Simon de Montfort, sur les vicomtes de Carcassonne.
Au-dessus de la rive droite de l’étroite coupure au fond de laquelle le Sals semble sommeiller grimacent les ruines du château de Coustaussa, du XIIe au XVIIe siècle ; puis au confluent du Réalsès, que remonte la route de Narbonne, le Sals creuse davantage son ravin entre parois plus rapprochées et coule du Nord au Sud pour atteindre la station thermale de Rennes-les-Bains, longue rue d’établissements, d’hôtels, de maisons meublées échelonnés et groupés au-dessus du torrent et sur les premières terrasses des collines où de laborieux efforts ont créé des jardinets aux grêles mais précieux ombrages.
Rennes-les-Bains est non seulement une station thermale parfaitement organisée, dont les eaux chaudes salines et les eaux froides ferrugineuses font merveille dans le traitement des diverses manifestations de l’arthritisme, et notamment du rhumatisme articulaire aigu, qui, d’après le docteur Roché, constitue l’indication majeure de la cure de Rennes, mais c’est encore un très bon centre d’excursions dans les Corbières.
Le rocher de Blanchefort , couronné, à 544 mètres d’altitude, par les ruines d’un château où se réfugia, dit-on, Blanche de Castille, exilée par pierre le Cruel, et offrant un vaste panorama sur une région mouvementée à l’excès, d’aspect désertique et lunaire ; Arques, son menhir et son château avec donjon du XIVe siècle ; les sources salées du Sals ; les merveilleuses gorges de Galamus, sont autant de courses pour lesquelles Rennes-les-Bains est un bon point de départ, et c’est aussi de cette station que se fait, le plus généralement, l’ascension du Pic de Bugarach, culmine, de par ses 1231 mètres d’altitude, de toutes les Corbières et leur plus beau belvédère.
Je vois d’ici sursauter les géologues, car la géologie et la géographie n’ont pu se mettre d’accord sur la délimitation des Corbières. Les géologues rejettent le Pic de Bugarach en dehors du massif pour le rattacher à la chaîne de Saint-Antoine et Lesquerde des Petites Pyrénées. Ces dissertations scientifiques n’intéressent que médiocrement le touriste, très indifférent à des distinctions souvent subtiles. Que le Pic de Bugarach appartiennent aux Corbières ou relève d’un autre massif, il n’en est pas moins la cime maîtresse de la région et un admirable « beauvoir » que ne doivent pas manquer de gravir les hôtes ingambes et bons marcheurs de Rennes-les-Bains.
Cette station, connue et fréquentée dès la plus haute antiquité, fut un peu délaissée aux temps troublés des invasions et pendant les guerres entre la France et l’Espagne ; puis, figée dans son passé, confinée dans ses souvenirs, satisfaite de sa gloire antique, des vieilles installations de son Bain de la reine, où Blanche de Castille guérit ses écrouelles, de son Bain Doux, de son Bain Fort, elle se laissa peu à peu distancer par des concurrentes plus alertes et plus progressives, se contentant d’une clientèle régionale fidèle, que lui ramenait chaque saison d’été.
Mais cette situation végétative a pris fin ; des hommes de science, des esprits entreprenants et actifs ont assumé la tâche de sortir Rennes de sa trop longue léthargie : un nouvel établissement thermal, aménagé suivant les préceptes de la science balnéaire moderne, a été construit à la source Marie, si efficace contre l’entéro-colite qu’elle a fait de Rennes le Plombières du Midi, un grand hôtel avec chambres hygiéniques, entouré de jardins, s’est élevé au centre de la station, et la clientèle la plus exigeante trouvera maintenant toute satisfaction à rennes, qui voit luire de nouveaux les beaux jours de son antique renommée et dont la gloire rajeunie fait présager une nouvelle période de splendeur et de prospérité pour ce coin un peu désert des lointaines Corbières.
Dans ce désert de pierre, Rennes est une oasis; des chênes verts escaladent les pentes blanches, des châtaigniers roux s’accrochent aux berges rocheuses de la rivière, étendant leurs branches éperdues et torturées et mettant sur l’eau tranquille des teintes métalliques et des reflets cuivrés ; la Fontaine ferrugineuse du Cercle coule sous un dôme de verdure, à l’extrémité d’une allée de platanes ; le soleil se joue gaiement dans le délicat feuillage des hêtres de la Fontaine d’Amour ; la nappe petite mais profonde, sans écoulement apparent du lac de Barrenc miroite à l’orée des forêts de Bézis et de Monthaut, aux mystérieuses retraites, aux vertes frondaisons, aux moelleux tapis de mousse sous le couvert des claires hêtraies. A cette altitude d’un peu plus de 300 mètres, le climat est doux et égal, l’air et sec et vivifiant, les brumes sont inconnues, les nuit d’été sont délicieusement fraîches.
Se doutent-ils de tous ces avantages, les indigènes qui, par cette après-midi dominicale, assis sur les pas de portes, musent et flânent dans la douceur de la journée finissante, dans le repos de la saison terminée ? C’est peu probable ; mais notre automobile et ses occupants sont le point de mire des regards étonnés, jaloux, sans envie ni méchanceté toutefois d’un vieux pasteur debout sur une protubérance gazonnée, de l’autre côté du Sals, au milieu de son troupeau rassemblé par des chiens hirsutes, aux poils gris broussailleux, et qui rêve, énigmatique dans sa limousine à carreaux, tel un Galiléen au seuil d’une Channaan, aux portes d’une Terre Promise.
Le soleil s’est déjà retiré de l’étroit vallon du Sals quand nous quittons Rennes-les-Bains ; les roches grises paraissent plus grise dans l’envahissement de l’ombre, un mystère plane sur les bas-fonds, sur l’eau recueillie, et seules les crêtes tailladées gardent les derniers rayons de l’astre du jour, flamboient, rutilent dans l’ineffable pureté du ciel dégagé de vapeurs.
La route de Saint-Paul-de-Fenouillet ne tarde pas à délaisser la coupure de la rivière salée pour remonter la petite et austère vallée de la Blanque, dont le maigre filet sinue dans les prés à l’herbe courte émergeant péniblement des pierrailles. Le Pic de Bugarach domine fièrement le paysage, devenu d’une poignante mélancolie ; sa cime se dresse altière dans le ciel et ses pentes s’abaissent jusqu’au village de Bugarach, où rien à cette heure ne décèle la vie et que nous traversons pour gravir les talus terreux du col des Linas et descendre ensuite dans la vallée de l’Agly.
Quelques flaques d’eau dorment dans des trous bruns, dans des excavations molles, au milieu d’un bassin évasé où les maisons de Camps s’échelonnent en raidillon jusqu’au rocher couronné par l’église. Un ruisseau stagne, inerte et comme sans pente, au pied du village ; on eau tranquille entoure des îlots de pierre, contourne des mottes d’herbe, paresse dans des prés indigents, semble vouloir s’attarder indéfiniment au sein de cette nature désolée, se complaire dans ce pauvre sillon à peine marqué, sans bergers et sans rebord : c’est l’Agly.
Mais sa destinée l’entraîne et soudain, après le ponceau de Cubières, l’indolente rivière se heurte à une paroi de roche qui étrangle la vallée tout à coup rétrécie, fermée, murée ; elle hésite un moment devant la muraille crayeuse et formidable, elle se recueille, elle tâtonne, elle a peur, puis elle s’insurge contre l’obstacle, elle perfore la pierre, elle scie la paroi, elle trouve enfin cette étroite fissure toute pleine d’ombre et d’inconnu, elle s’y élance, elle rencontre le vide, un vide affreux, elle s’engouffre dans un effroyable abîme, elle tombe dans une cluse gigantesque, elle écume, elle bondit et, comme si elle voulait fuir, échapper à l’étreinte de l’étau de pierre qui l’enserre, aux parois hautes de 300 mètres qui l’emprisonnent, elle s’insurge, elle jaillit, elle fuse, elle crache en l’air, mais en vain, son onde courroucée, et, folle, effrayante, éperdue, elle court, elle dégringole, elle s’élance de roche en roche, de bloc en bloc, avec des sursauts gigantesques, des rugissements de bête fauve, à travers cette merveille dantesque et biblique que sont les gorges de Saint-Antoine de Galamus.
« On entend, écrit Lequeutre, mugir l’Agly, qu’on ne peut voir, tant la coupure est profonde, étroite, sinueuse ; c’est une des plus belles horreurs qu’on puisse admirer ; les roches grises se dressent en murailles, en obélisques, en tour ; de la pierre, rien que de la pierre ; c’est digne de l’Enfer du Dante. »
Au temps où Lequeutre parcourait ce pays en découvreur et en révélait les sublimes et terrifiantes splendeurs, aucune route, nul chemin ne longeait les parois dressés à pic sur le gouffre inviolé où l’Agly bramait sa plainte furibonde dans un silence d sépulcre. Depuis une route a été tracée, qui est une merveille du génie de l’homme dans cette merveille de la nature ; conquise toute entière sur le roc, par le pic, par la mine, par des ouvriers suspendus sur le béant abîme, elle se tient d’abord assez près de l’Agly, puis brusquement elle disparaît dans un tunnel, dont le portail de sortie porte une inscription patoise commémorative, une strophe de quatre vers qui se traduisent ainsi : « Dans ce roc pelé que perce la sabine, où l’aigle dans son vol osait seul venir, suspendu par une corde, avec la barre à mine, l’homme, comme l’oiseau a trouvé un chemin. »
Effrayante de belle hardiesse et d’imposante témérité, en lacets courts, en encorbellement, en demi-souterrains, la route surplombe alors de très haut le gouffre approfondi où l’œil devine à peine l’Agly, mais d’où monte comme une voix d’ouragan et de tempête le hurlement du torrent, ont, par intervalles, on distingue la trace blanche, argentée, remuante, dans sa course échevelée entre les parois hautaines, abruptes et livides… Mais quel est ce tintement métallique, ce son clair de clochette dans ce désert de pierre où l’Agly a sa véritable source, au débit constant, dans le gouffre de la Dalle ? « L’eau jaillit avec violence, dit Pierre Vidal, sur un énorme rocher, dans le lit même de la rivière. Les jours de pluie, cette eau ne se mêle que difficilement à celle qui arrive, jaunâtre et sale, du Pic de Bugarach. »
La cloche s’est tue. C’était une illusion de nos sens, sans doute ! Mais non ; les tintements reprennent, mêlant leurs sons grêles à la grosse voix de l’Agly en furie. Sur l’autre versant, plaqué à la roche boursouflée de crevasses, faisant corps avec elle, voici une demeure blanche ; un être animé agite la clochette : c’est l’ermite de Saint-Antoine de Galamus qui nous appelle dans son ermitage, auquel on accède par un sentier montueux. Apre thébaïde qui met un peu de vie dans ce désert chaotique, une note humaine dans ce paysage surhumain.
On respire, on échappe à la sensation d’étouffement qui vous étreint malgré  vous sur cette route vertigineuse quand, enfin, les lèvres de pierre se desserrent, l’horizon s’ouvre, et qu’au-delà d’un plateau rocailleux apparaît Saint-Paul de Fenouillet, encadré de vergers, au milieu d’une plaine fertile entourée de cime violacées, de crêtes presque rectilignes déjà entrées dans la paix des ténèbres crépusculaires, pendant qu’au loin rougeoie, aux derniers feux du soleil couchant, qui dore sa calotte de neige immaculée, le majestueux Canigou.