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Architecture et monuments

Aude. Arques. Le château et son blason d’infamie

Écrit par Administrateur. Posted in Architecture et monuments

Construit à la vue du village d’Arques, sur la route des Corbières, allant de Couiza à Mouthoumet, son isolement n’a pas peu contribué à l’étrange fascination qu’il exerce sur ceux qui l’aperçoivent pour la première fois.   
Visible depuis la route, il se distingue par sa forme élevée, constituée d’un donjon flanqué de quatre tours. Ainsi que le souligne un connaisseur de l’architecture médiévale, Henri-Paul Eydoux, le donjon d’Arques nous apparaît comme un véritable chef-d’œuvre de construction et un modèle de l’art de la défense. »

 

 

Bien que l’on ait été péremptoire à cet égard, on a volontiers justifié le nom d’Arques au fait que l’actuel château de ce nom se place au carrefour de plusieurs voies de communication. Le nom d’Arques étant une transcription francisée des expressions latines (traduites du grec) Arces, Arcœ, Arcx, Arcas, telles qu’elles figuraient encore dans les chartres du Moyen Age. Ces diverses formulations signifiant indistinctement « commandement ». Or, c’est commettre un anachronisme et passer outre le fait que ce donjon, qui fait notre admiration, ne date que de la fin du… XIIIe siècle ! Dans son Comté du Razès et le diocèse d’Alet (1880), Louis Fédié a la prescience de cette ambiguïté et s’insurge que l’on veuille dater le village d’Arques de la même période que le château. Or, le village d’Arques lui est antérieur de plus cinq siècles…
Si l’existence du village n’est pas nommément évoquée avant le XIIe siècle, il est notoirement question d’un castrum en lieu et place de l’actuel village d’Arques dès l’investiture du premier comte de Razès, Guillaume de Gellone, vers 780. Ainsi que le suggère Albert Fabre dans sa monographie sur Arques, publié en 1885, pour peu que l’on examine un plan d’Arques, on s’apercevra que les rues qui entourent la place actuelle affectent la forme d’un carré… Preuve qu’il y a en cet endroit une enceinte, très probablement un castrum, autour duquel se groupèrent des maisons, qui ne devaient pas être alors bien nombreuses.
Sans doute, poste fortifié des Romains, les Mérovingiens (en 1875, des tombeaux du VIe s.  furent trouvés sur place), puis les Wisigoths en firent une forteresse. Louis Fédié, pour sa part, très « gothmaniaque », ne peut concevoir que ces soldats du Rhin aient négligé pareil emplacement. Il est bien évident que les comtes de Razès n’habitèrent jamais cette bicoque inconfortable, préférant en confier la gestion à un lieutenant anobli. C’est ainsi qu’au XIe siècle, nous voyons figurer un Béranger d’Arques, parmi les nobles du comté.
Mais tout se gâte vers 1118, lorsque le nobliau d’Arques prend fait et cause pour plusieurs seigneurs des environs contre Bernard Aton, son suzerain. Hélas, cette ligue échoue, et le seigneur d’Arques se voit privé de son fief, qui va grossir le patrimoine de la Maison de Termes, qu’elle conservera jusqu’à la Croisade contre les Albigeois. On sait l’insoumission d’Olivier de Termes lorsque Simon de Montfort l’enjoignit de lui remettre son comté. Pour le coup, toutes places dépendant de Termes prirent les armes. Arques ne fit pas exception à la règle. Livrées à la soldatesque croisée, les maisons furent pillées, puis incendiées ; quant au château, toutes ses défenses furent mises à bas. Seule l’église et un prieuré, situé à l’entrée du bourg, subsistèrent, épargnés. Quant aux habitants d’Arques, ceux qui n’avaient pas été massacrés, se dispersèrent dans les forêts environnantes. Pour eux commençaient une longue existence d’errance et de misère.
Tel Napoléon distribuant à ses frères les royaumes qu’il subjuguait, Simon de Montfort offrait en récompense à ses lieutenants les terres qu’il avait spolié  au vicomte de Trencavel. C’est ainsi qu’il fit dévolution à Pierre de Voisins, en 1231, des terres de Limoux, Coufoulens, Rennes, Arques et Couiza. Mais, Pierre de Voisins ne semble pas s’être attardé sur ces nouveaux territoires qui augmentaient ostensiblement son apanage. Seuls ses fils les appréhendèrent. A l’un d’eux,  Gilles, revint la baronnie d’Arques et le bourg de Couiza. Dans un premier temps, cet héritier  prit résidence dans un manoir près du moulin de Couiza. Le temps de faire reconstruire le village d’Arques et de permettre qu’il se repeuple dans les meilleures conditions. Pour cela, il accorda à ses habitants des droits que les seigneurs de Termes leur avaient naguères refusés.
S’en étant donné les moyens, Gilles de Voisins fit entreprendre, vers 1280, la construction d’un nouveau château. Il n’était pas question de remplacer le précédent, celui qui occupait le centre du vieux village. Il jeta son dévolu alentour sur un lieu légèrement dominant depuis lequel,  désormais, rien n’échapperait à sa vigilance. C’est cette altière forteresse que l’on peut admirer entre Arques et Serres. Un donjon presque carré, flanqué de quatre tourelles montées sur des contreforts avec chacune six archères à bèches. Un donjon offrant une surface de 13 m sur 12,5 m et une hauteur de 21 mètres, sur trois étages.

L’entreprise s’avéra si considérable que son promoteur n’en vit pas la fin. En effet, Gilles de Voisins mourut vers 1290. C’est son fils, Gilles II, qui en termina la construction. Probablement vers 1310. On s’explique mal les raisons d’un tel projet. Gilles, père et fils, entendaient-ils se prémunir des éventuels rébellions de leurs vassaux ; il est peu probable qu’ils aient songé à s’y maintenir en cas de conflit avec la puissance royale…
Autre observation que soulève Louis Fédié : à savoir, si la forteresse d’Arques s’est substituée à une antique bastille wisigothe. Autrement dit, existait-il quoique ce soit en ce point précis avant l’édification de ce château ? Pour Louis Fédié, la réponse est oui. Evoquant les quelques annexes comprises sur le parcours de l’enceinte, le vieil historien argumente : « Autant qu’on peut en juger par les lambeaux de murailles qui sont encore debout, ces ruines semblent accuser trois époques différentes, ainsi qu’on le remarque pour les vestiges des remparts de Rhedae. Les soubassements de certaines parties pourraient bien être des substructions appartenant à l’antique forteresse wisigothe. ».
La dynastie des Voisins perdura à Arques jusqu’aux premières années du XVIe siècle. Il est un fait, pourtant, assez ignoré des commentateurs,  selon lequel la branche des Voisins d’Arques fut frappée d’infamie en la personne de Jean de Voisins, arrière-arrière petit-fils du bâtisseur du château d’Arques. Les faits remontent à l’an 1373, sous le règne de Charles V. Au début de cette année-là, des pirates génois sont capturés dans le golfe du Lion. C’est un certain Antoine Botafoc, qui est leur chef. A la requête de Guillaume Alberiis et de quelques autres marchands de Narbonne, qui ont à se plaindre à leur égard de diverses spoliations, ces individus sont transférés dans une prison de Narbonne, pour y attendre leur jugement. Mais, une nuit, ils parvinrent à s’évader, non sans avoir tué un de leurs gardiens, un nommé Charles de Saint-Denis.
Fuyant par les routes de Corbières, ils vinrent à se perdre sur le territoire du seigneur d’Arques. Capturés par les gens d’armes de Jean de Voisins, celui-ci les fit enfermer dans son château. Mais la chose se sut. Sommé de livrer les prisonniers au sénéchal de Carcassonne, jean de Voisins refusa. En fait, son projet était de s’entendre avec eux pour leur soutirer une forte rançon. En échange, il leur faciliterait le passage en Espagne. Et, en effet, Jean de Voisins alla jusqu’au bout de son scandaleux stratagème. Les forbans génois échappèrent bel et bien à la justice royale. La réaction ne fit pas attendre. Le 30 août 1373, par lettres patentes de Charles V, le sénéchal de Carcassonne fit arrêter Jean de Voisins et opéra une saisie de tous ses biens. Au final, Jean de Voisins y perdit l’important butin obtenu de ces hôtes forcés. Mais, plus grave, sa forfaiture devait apparaître aux yeux de tous et constituer un stigmate pour sa descendance.


Son honneur devait être entaché par l’altération infamante de ces armoiries, dégradation solennelle, au cours de laquelle l’écu était renversé et brisé. C’est ainsi qu’au nombre de quatre, un dans l’église, un sur l’entrée de l’enceinte du château et celui contre le mur de la chapelle, indistinctement, ces blasons se voient retournés et croisés de deux pals ! Il est singulier de noter que les Révolutionnaires de 1789 se garderont de les marteler ; probablement étaient-ils dans la réflexion de perpétuer l’infamie dont avait été frappé un ci-devant ?... Il semblerait que l’exécration dans laquelle fut tenu Jean de Voisins, l’éloigna longtemps des affaires de sa seigneurie. C’est son frère, Géraud de Voisins, qui se substitua à lui jusqu’à son décès, survenu en 1414. Jean de Voisins retrouvera ensuite une certaine autonomie, puisqu’on sait qu’il assista aux Etats généraux du Languedoc tenus à Béziers le 20 avril 1420.
Il se passera encore un siècle avant que le nom des Voisins d’Arques ne s’éteigne. Déjà, Jeanne, fille de Géraud de Voisins, avait épousé, en 1371, Messire de Marquefave, vicomte de Lautrec. Quant à Françoise de Voisins, fille et seule enfant de jean II de Voisins (dont le grand-père fut frappé d’infamie), elle apporta en dot à son mari, Jean de Joyeuse, Arques et quarante huit villages, dont Rennes (actuellement Rennes-le-Château).
En 1792, par le jeu des alliances, c’est une certaine marquise de Poulpry qui occupe le château, mais comme celle-ci a choisi d’émigrer, tous ses biens sont dévolus à la cause nationale. Le domaine morcelé, le château sera habité par un particulier. Mais, désormais, faute d’entretiens, l’auguste bâtisse s’émiette. Ses matériaux nobles sont pillés et sa toiture s’effondre. Pourtant, en l’absence de Classement, des subsides sont attribués pour la remise en état du château, en 1845 et 1869. Finalement, le château tombera dans l’escarcelle de l’Etat en août 1887. En 1911, ses murs sont consolidés et sa toiture rétablie. Aujourd’hui, Arques est un joyau dans un écrin de verdure

Vidéo sur le château d'Arques :   http://www.dailymotion.com/video/x6jb05_chateau-arques_travel