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Ethnologie et langage

Pyrénées-Orientales. Estagel. Jacques Arago ou l’art du lipogramme… avant la lettre.

Écrit par Administrateur. Posted in Ethnologie et langage

Des trois frères du fameux savant catalan François Arago (1786-1853), astronome et homme politique, Jacques (1790-1855) fut, peut-être, la personnalité la plus atypique de cette fratrie. Sans aucun doute, il fut un voyageur inconditionnel, ses expéditions maritimes furent nombreuses. Malheureusement, ses difficultés de vision l’obligèrent à une vie plus sédentaire. Il se fixa donc à Paris, en 1821, et s’occupa de travaux littéraires.  Il produisit aussi pour le théâtre...

... Il mit, certes, à profit ses souvenirs de géographes maritimes, mais l’essentiel de son oeuvre est un large panel d’ouvrages divertissants ou curieux, tels que Mémoires d’un petit banc de l’Opéra (1838), Physiologie du protecteur, par un aveugle clairvoyant de la Chaussée-d’Antin (1841) ; Comment on dîne à Paris (1842) ; Physiologie du bonbon, chez tous les confiseurs (1843) ; Foyer et coulisses. Panorama des théâtres de Paris (1852)… Enfin, Voyage autour du monde sans la lettre A (1853).
Cet ouvrage de trente-cinq pages est né d’un défi que lui lança une jeune femme, de rédiger un plaidoyer sur le ton de son Voyage autour du monde, sans employer une seule fois la lettre A.
Huit jours plus tard, Jacques Arago envoyait à l’impertinente son récit absolument conforme à la restriction imposée.
La lettre sans A [extraits, premier et dernier paragraphe] :
Chère bonne, vous êtes bien impérieuse, bien despote. Comment voulez-vous qu’une plume docile inscrive ici, sur votre ordre, un récit fidèle des vicissitudes de nos cours, puisque je dois subir le frein qui m’est si cruellement imposé ? Que désire le coursier numide ? Les brumeux horizons, les steppes et le désert. Prêtez-moi donc plus de liberté, si vous voulez que je n’oublie rien des périlleuses difficultés de cette route si longue et si rude qu’on nous prescrit de sillonner.
Vive le Brésil, où je veux qu’on me creuse une tombe ! le lieu est choisi pour mon repos éternel, tout près du couvent de Ste Thérèse, où rossignolent de jeunes vierges dont le cœur vibre moins pour Dieu qui ne voit point, que pour les hommes, dont elles étudient les silhouettes prometteuses sur les murs du cloître béni. Soyez hors d’inquiétude, mon front est découronné, mes pieds n’ont plus de vigueur, et vous ne devez rien redouter de moi, qui, pour vous obéir, ne puis même signer mon nom que comme je l’inscris ici : JQUES RGO. 

La belle n’était pas sans esprit. Elle lui fit parvenir un billet entièrement rédigé sans C.

Billet sans C.
Mon pauvre ami, si vous attendez des éloges de ma part pour la lettre que vous m’adressez, vous êtes dans une étrange erreur. A quoi bon, je vous le demande, torturer votre esprit et lui imposer de semblables puérilités ? Pourquoi suivre un sentier ardu, quand une large route vous est ouverte ? En vérité, vous n’avez pas le moindre bon sens. Faites-vous preuve d’énergie ou de savoir à l’aide de pareils tours de gobelets ? Non, sans doute, et si vous me grondez de ma fran… Je me trompe, je brûle ; si vous me boudez pour ma mauvaise humeur, vous aurez deux torts, deux torts que je vous pardonne pourtant, puisque vous m’avez trouvée indulgente, ou plutôt généreuse pour vos erreurs.
Au surplus, mon brave arpenteur des mers, j’ai un moyen sûr de me faire absoudre même par vous ; je n’ai qu’à vous imiter, et je gage que vous n’avez pas vu qu’en réponse à votre longue missive sans A, je vous adresse, moi, votre Aristarque en jupons, un petit billet sensé. 
Je vous défie, en effet, d’y en trouver un seul ; ainsi, absolvons-nous mutuellement, et puisque j’imite en tout votre exemple, souffrez que je signe mon nom aussi imparfaitement que vous l’avez fait du vôtre. Votre dévouée : AROLINE.

On désigne désormais cette curiosité linguistique sous le nom de lipogramme, mot créé par Georges Perec à qui l’on doit La Disparition (1969), un roman écrit sans la lettre E. Coutumier de ce genre d’exercice, il publiera encore Les Revenentes (1972) où la seule voyelle admise est le e ; ainsi que La Vie, mode d’emploi (prix Médicis, en 1978) entièrement construit comme une succession d’histoires combinées à la manière des pièces d’un puzzle.

Avant Arago, on connaît un autre cas de lipogrammie aigue, il revient à un poète protestant Salomon Certon, ami d’Agrippa d’Aubigné, qui composa trois séquences de vingt-trois sonnets ordonnés selon l’alphabet, chacun de ces sonnets se privant de la lettre correspondante. On dit que Certon se prit tellement au jeu qu’il écrivit chacune de ces séquences en une seule nuit.