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Histoire

Aude. L'expédition du Prince Noir en 1355.

Écrit par Administrateur.

Depuis la défaite de Crécy (26 août 1346), la France est de nouveau à la merci de l’Angleterre. Mais Edouard III sous-estime ses capacités. Il préfère occuper Calais et conclure une trêve avec Philippe VI de Valois (28 septembre 1347). La paix est donc assurée pour trois ans. Malheureusement, à ce terme, le roi de France meurt (22 août 1350) et une terrible épidémie de peste sème la mort dans toute l’Europe.
C’est dans un état d’épuisement quasi général que les hostilités reprennent en 1351. Tout de suite, c’est la Normandie qui s’enflamme. Puis, c’est au Midi d’éprouver les mêmes affres.  Dans l’esprit du temps, la guerre est une bonne occasion de s’enrichir. Profitant de leur implantation en Guyenne, les Anglais lancent souvent des raids dans les provinces voisines. En 1355, les nobles de la Gascogne anglaise préméditent une expédition d’envergure à travers tout le Languedoc, au moins jusqu’à Narbonne. Ils sollicitent d’Edouard III le concours de son fils, le prince de Galles, pour conduire cette équipée.
C’est ainsi qu’en octobre 1355, ce personnage débarque à Bordeaux avec 3000 soldats, dont les deux tiers sont des archers. Lorsque cette armée anglo-aquitaine pénètre dans le pays toulousain, le 26 octobre, elle ne compte pas moins de 14 000 hommes dont la moitié, il est vrai, est affectée à l’intendance.Le programme de celui dont l’Histoire se souvient sous le nom de Prince Noir, - à cause de la couleur de son armure, est de brûler, piller, détruire et rançonner.
Après avoir traversé l’Aquitaine et le Midi-Pyrénées d’Ouest en Est, abordé les bourgs de Castanet, Baziège et Villefranche-de-Lauragais, cette armée de brigands (comment l’appeler autrement ?) se présente devant Castelnaudary le 31 octobre.
En proie à la terreur, la population de cette ville se précipite dans l’église Saint-Michel. Mais le Prince Noir n’a que faire des lois de la guerre. Cruellement, il ordonne de mettre le feu au sanctuaire. On imagine que pendant ce temps-là, le reste de l’armée a envahi les rues de Castelnaudary et pille les maisons des malheureuses victimes.           
Le lendemain, qui est un dimanche, un contingent anglo-aquitain se présente à Pexiora, qui est le siège d’une importante commanderie de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, et exige une contribution de 10 000 florins d’or. Cette somme  suffira à la communauté pour éviter la ruine.
Le lundi, les troupes du Prince Noir abordent successivement les villages de Saint-martin-Lalande, Lasbordes et Villepinte qui furent, comme on le suppose, rançonnés. Au soir, le Prince Noir coucha à Alzonne.
Quittant ce bourg le lendemain matin, il ordonnera d’y mettre le feu. Villeséquelande, qui est sur son chemin, est aussi brûlé, au point que les survivants, traumatisé par cette catastrophe, préfèreront reconstruire leur village au lieu qu’il occupe maintenant. Un  trésor serait enfoui sur le site de la première agglomération.           
En soirée, l’armée anglo-aquitaine est en vue de Carcassonne. Le bourg, construit au pied de la Cité, ne peut s’opposer aux réquisitions que lui imposer l’envahisseur.    
Le mercredi et le jeudi se passent en pourparlers avec la ville haute. Pour éviter le désastre, les Carcassonnais proposent une rançon de 250 000 écus d’or.  Mais le Prince Noir la refuse, arguant qu’il prend les villes mais ne les achète pas ! En vain, il tentera une attaque contre les remparts. Grâce au consul Daville, qui avait prévu cette éventualité, la Cité fit cause commune.
Dépité par cet échec, le Prince Noir fit raser toute la ville basse qui était à sa portée. Même les hospices ne trouvèrent pas grâce à ses yeux. Les soubassements d’un hôpital créé un siècle plus tôt ne furent, en effet, retrouvés qu’en… 1992, à l’occasion du percement d’un parking souterrain à quelques centaines de mètres e la Cité.
L’arrière-garde du Prince Noir n’avait pas encore quitté Carcassonne, lorsque ses premiers régiments investirent le bourg de Trèbes. Sans doute ne s’y est-il pas arrêté lui-même, prévoyant seulement de passer la nuit à Rustiques. Vien sûr, Trèbes et Rustiques furent incendié et dévastés) mesure que les Anglo-Aquitains traversaient ces villages. En même temps que Trèbes, le hameau de Milhan connut le même sort.
Suivant toujours le tracé de l’ancienne voie romaine, parallèle à la route de l’époque, ce cortège de malheur longeait l’étang de Marseillette (qui n’était pas encore asséché) le samedi matin. Le temps était alors exécrable. Une bourrasque soufflait à tout rompre, soulevant des nuages de poussière qui réduisaient la visibilité à presque rien.                                                                                  
Puichéric, qui était sur leur passage, apporta à cette armée un réconfort qui ne fut pas payé de retour. En partant, les soudards anglo-aquitains laissèrent ce village exsangue et endeuillé pour longtemps.
C’est ainsi que le Prince Noir atteignit le bourg de Lézignan qui appartenait à dame Yseult de Bretagne qui était de sa connaissance, ce qui permis à ses habitants d’être épargnés dans leurs biens et leur personne. Le prince de Galles ne s’attarda pas, on sait qu’il prit ses quartiers pour la nuit à Canet-d’Aude. Le lendemain, 8 novembre, lui et son armée passèrent l’Orbieu à deux endroits différents : Raissac d’Aude et Villedaigne.
Compte tenu de l’état des routes et, sans doute, des intempéries, il ne fallut pas moins de toute la journée à l’armée du Prince Noir avant qu’elle n’aperçoive les hautes structures de l’église épiscopale Saint-Just de Narbonne. Comme à Carcassonne, l’armée anglo-aquitaine s’imposa sans difficulté dans le bourg environnant la ville fortifiée. Sans doute au fait de l’inutilité de proposer une rançon pour leur sauvegarde, les Narbonnais ne s’engagèrent dans aucun compromis. Refusant de se soumettre, ils répliquèrent par des jets de pierres et d’étoupes enflammées aux injonctions de capitulation des lieutenants du Prince Noir.
Comme à son habitude, répondant au courage par la veulerie, celui-ci fit incendier la ville basse. Ses fourgons cheminaient entre les faubourgs embrasés, lorsqu’un contingent de la ville haute fit une sortie. Sans coup férir, les Français renversèrent les chariots et les pillèrent au grand dommage des Anglo-Aquitains. Sans insister autrement, ceux-ci se retirèrent jusqu’à Névian, où le Prince Noir prit ses quartiers au château. Le mercredi 11, l’armée se remet en marche. Mais le moral n’y est pas. La route est ardue et les vivres sont chiches (le pillage des fourgons par les Narbonnais en est la conséquence).
Le Prince Noir croit pouvoir se venger de son échec de la veille en offrant en pâture à ses soldats le gros bourg de Cuxac-d’Aude. Las ! Sa population résiste vaillamment bien à l’abri derrière de puissantes fortifications. En vain, il fera exécuter sous les yeux des Cuxacois un certain nombre d’otages qu’il avait enlevé à Narbonne.     
Dès ce moment, sans doute, estime-t-il avoir atteint son but (c’était en tout cas l’objectif que s’étaient fixés les nobles aquitains qui avaient fait appel à lui). Il poussa encore jusqu’à Ouveillan, laissant un corps anglais s’aventurer jusqu’à Capestang (Hérault).
Si Capestang ne s’en laissa pas compter, sachant qu’un renfort parti de Beaucaire venait à son secours, Ouveillan, en revanche, fit les frais de la fureur des hommes du Prince Noir privés de butin depuis plusieurs jours. Subissant le martyr, cette petite ville fut finalement livrée aux flammes. Le 12, au petit jour, le Prince Noir opérait son mouvement de retraite, lorsqu’il apprit la présence, à Homps, d’officiers du comte d’Armagnac. Cela ne semble pas l’avoir inquiété outre mesure par le fait que ce même soir, il était à Azeille. A  cet égard, il fit peu de cas de l’ « hospitalité » des Frères Mineurs de cette ville en autorisant ses hommes à piller les réserves de vin de muscat que détenait la comtesse de l’Isle dans leur couvent.
Une fois encore, en quittant Azille le 13 au matin, le Prince Noir n’y laissa qu’un champ de ruines fumantes. Dans ce même temps il fut rejoint par un détachement qui était allé, la veille, en soirée, saccager le village de Pépieux et un château voisin, appelé La Redorte. Il apprit du même coup que des troupes du comte d’Armagnac étaient dans les environs. Cette journée du 13, qui était un vendredi, se passa à marche forcée jusqu’à Comigne (un contingent se serait attardé à Siran pour y faire du butin, il aurait bivouaqué sur le tènement de la Méjane, entre La Livinière et Ventajou).
Le 14, rassuré de ne plus être poursuivi, il refit une apparition dans le Minervois et se présenta sous les murs de Peyreiac-Minervois. Tour à tour encore, furent assaillis les villages de Buadelle, Villepeyroux (près de Malves) et Conques-sur-Orbieil. Au soir, choisissant de coucher à Pennautier, il prend la précaution de laisser son arrière-garde à Villalier, pendant que son avant-garde prend position à Pezens.  Le 15, le Prince Noir se garde bien d’aborder Carcassonne, il préfère faire un détour par Arzens, accordant à ses soldats le pillage du bourg de Montolieu, qui est alors le siège d’une abbaye bénédictine.
Peut-être au milieu de la journée, il est au monastère de Prouille, entre Fanjeaux et Montréal. Les religieux et les religieuses qui vivent là dans un cloisonnement calculé, l’accueillent dévotement selon « la confraternité spirituelle de la maison. C’est de là, ce dimanche, qu’il va lancer des raids tous azimuts. Son armée est effectivement signalée à) de nombreux endroits : respectivement à Fanjeaux, Montréal, Villasavary, Lasserre et même Limoux. A chaque fois, le passage des Anglo-aquitains est écu comme une tragédie. Ils saccagent, pillent, violent et tuent sans vergogne. Les sommets d la cruauté semblent être atteints à Limoux. En e retirant, ils laissèrent les Limouxins complètement traumatisés. Pendant tout l’hiver, la plupart d’entre eux préférèrent se cacher dans les bois plutôt que de se risquer dans la plaine.
Il y avait beau temps que l’armée du Prince Noir était partie. Le lundi 16 novembre, en effet, elle faisait le siège de Belpech. Le jour même ou le lendemain, le château qui était alors en dehors de la ville, se rendait. Le Prince Noir se garda cependant de tout mettre à sac, se satisfaisant d’un butin prélevé sans destruction. C’est que Belpech appartenait au comte de Foix, et le Prince Noir qui avait besoin de passer sur les terres de celui-ci ne voulait pas le mécontenter. En effet, au grand soulagement des pays de l’Aude, ses populations virent s’éloigner en direction de l’Ouest cette armée anglo-aquitaine qui traînait désormais à sa suite plus de « mille chariots chargés de richesses » et près de cinq mille prisonniers.                                 
Même territorialement limitée, l’expédition du Prince Noir fut ressentie, en France, comme un acte de guerre caractérisé. Mais si encore la chose pouvait se concevoir de la part d’un ennemi, comment expliquer que le comte d’Armagnac, lieutenant du roi en Languedoc, qui avait les moyens d’intervenir, observa une passivité coupable ? En vain, le connétable jacques de Bourbon, descendu de Limoges avec des troupes, le pressa de se joindre à lui. Outre de cette neutralité suspecte, ce courageux soldat préféra renoncer aux prérogatives de sa charge et offrit au roi de France, jean II le Bon, sa démission de l’office de connétable.
 
Source : L’expédition du Prince Noir en 1355 eut son « observateur », un chevalier du nom de Thomas de la More, venu d’Angleterre en même temps que le fils d’Edouard III. De retour dans son pays, en 1357, ce chevalier confia ses notes à un clerc de Swinbrook, petit village du comté d’Oxford, Geoffroy Le Baker, qui les mit en forme et en fit un récit cohérent. Ce texte eut par la suite plusieurs copies et fut même traduit en français. Quant à l’original, il est aujourd’hui à la Bibliohèque Bodléienne, à Oxford, répertorié sous le n° 761. 
Références livresques: Trésors cachés de l’Aude (éd. Bélisane, 2000), par Jarnac (Pierre) et Ménard (Jean) ; Santi (L. de) « L’expédition du Prince Noir en 1355, d’après le Journal d’un de ses compagnons », in Mémoires de l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse, t. V, 1904 ; Deloncle-Béziat (Jehanne) Montréal de l’Aude, cité médiévale. Sa présence dans l’histoire du Languedoc, jusqu’à la Révolution française, 1991.
Références Web à titre d’information :