Arrow
Arrow

Articles

Bonum vinum laetificat cor hominis ou… le vin des curés

Écrit par Administrateur. Posted in Rennes-le-Château

«Grâce aux vastes poches de la soutane, je pus traverser audacieusement et impunément la ligne des rats de cave à Toulouse et à Montauban et vos deux souvenirs sont arrivés indemnes à destination».

Cette phrase sibylline, datée du 25 avril 1912, n’est pas un code utilisé par un agent-secret ou un trafiquant déguisé mais, tout simplement, une indication donnée par le chanoine Eugène Huguet à son confrère Bérenger Saunière pour lui confirmer que les deux bouteilles de liqueur que celui-ci lui avait offertes, lors de son bref séjour à Rennes-le-Château, étaient passées discrètement inaperçues à l’octroi de la gare lors de son retour en sa cure d’Espiens (Lot-et-Garonne).

C’est que, en cette époque, le transport de boissons alcoolisées était soumis à un contrôle sévère et les sanctions, en cas de contraventions, étaient sévèrement appliquées par le service des contributions indirectes… d’ailleurs, l’abbé Huguet l’apprendra à ses dépends un peu plus tard.

On a tellement dit et écrit sur la vie de l’abbé Bérenger Saunière que cet aspect de « bon vivant » à souvent été occulté par les sordides histoires de trafic de messes, de simonie, d’idées politiques réactionnaires, de fouilles sauvages dans le cimetière ou de dégradations de mobilier funéraire.

Aujourd’hui… pour changer … en cette commémoration du centième anniversaire de sa mort, c’est bien du curé chaleureux, épicurien et amical dont je souhaite traiter. Cette évocation n’étant pas innocente, elle nous amènera naturellement vers une petite curiosité locale que les chercheurs et passionnés de « l’énigme des Deux Rennes » apprécieront … je l’espère. A partir de 1906, la villa Béthanie et la tour Magdala terminées, bien installé dans son vaste domaine tel un seigneur sur son fief, l’abbé Saunière vivait comme un coq en pâte et tenait table ouverte. Généreux, il avait pris l’habitude d’offrir à certains de ses confrères qui lui rendaient visite, et avec qui il partageait de solides agapes, des bouteilles d’eau de vie ou de spiritueux dont sa cave débordait.

Il faut dire que, la fortune providentiellement arrivée, l’abbé était devenu un « bec fin » qui se piquait de n’accompagner ses repas que des alcools les plus sophistiqués. Il semble d’ailleurs que l’abus fréquent et « sans modération » de ce type de boissons ne fut pas étranger, à terme, à la dégradation de son état de santé voire… à son trépas prématuré. Ce goût assez immodéré, convenons-en, de la bonne chère et des vins fins conduisit l’abbé Saunière, dès qu’il en eut les moyens, à entrer en relation avec les gérants d’une distillerie, providentiellement établie à Carcassonne… les frères Sabatier.

Le directeur de l’entreprise, Michel Sabatier, né à Limoux en 1851, était auparavant agent des contributions indirectes. Nous verrons ultérieurement que ce détail ne manque pas de sel au vu d’une mésaventure arrivée au Chanoine Huguet en septembre 1915. Ayant fondé une distillerie en la bonne ville de Carcassonne, Michel Sabatier assurera le succès de son entreprise par l’originalité de ses productions et un sens de la communication très en avance sur son temps. L’entreprise connaîtra en effet un succès fulgurant grâce à une liqueur titrant 43 degrés d’alcool que les deux frères nommeront « La Micheline ». Tout le talent de communiquant de Michel Sabatier résidera dans l’idée géniale de faire « remonter » l’origine de «La Micheline» loin en arrière dans l’histoire… cette antériorité historique valant, de fait, tous les brevets du monde.

Ainsi, sur les encarts publicitaires, Michel Sabatier n’hésitera pas à affirmer que la formule de la liqueur avait été mise au point par un certain Michelin Boardo, fin connaisseur des plantes de la région et un peu alchimiste sur les bords, vivant à l’époque des Wisigoths… un zeste de couleur locale barbare ne nuisant pas au scénario. Il ajoutait que la recette de la liqueur, perdue au fil des âges, avait miraculeusement été retrouvée en 1856 dans la tour de l'Inquisition de la Cité de Carcassonne, dans un coffret contenant le parchemin vénérable qui en supportait la formule. Michel Sabatier, digne héritier des Wisigoths, se fit donc le propagateur de cette ambroisie. Mais, il créa également un apéritif à base de quinquina, pesant 15 degrés d’alcool, qu’il baptisa l’« Or-Kina », boisson qu’il sut mettre en valeur avec des artifices publicitaires novateurs dont l’un, particulièrement original, consistait en une bouteille d’ «Or-Kina» géante trônant au dessus de l’un des bâtiments de la société.


Bouteille d’Or-Kina géante sur le Palais de la Micheline -1900
(Photo musiqueetpatrimoine.blogs.lindependant.com - 12 août 2013)

En dehors de ces alcools très typiques, l’entreprise Sabatier vendait, bien évidemment, des boissons plus communes et classiques comme des vins rouges ou blancs, des mousseux de type « Blanquette », du rhum des îles ainsi que d’autres spiritueux forts appréciés des mondes profane et religieux. L’entreprise Sabatier rayonna et, dès 1900, ses bâtiments occupaient une superficie de 8500 m2 ; elle employait 54 ouvriers et pouvait se vanter d’une clientèle d’au moins 15.000 clients, répartie à travers le monde.



Mais, revenons donc à nos prêtres du Razès… qui, nous l’avons constaté appréciaient, sans modération, les élixirs des frères Sabatier ; voici quelques extraits d’une lettre adressée par le chanoine Eugène Huguet, (qui fut, souvenons-nous en, l’avocat de Bérenger Saunière lorsque celui-ci connut quelques « ennuis » avec sa hiérarchie), à Michel ou Jacques Sabatier :
« Espiens, le 13 novembre 1910. Jeudi dernier, je suis allé moi-même à la gare retirer la caisse. J’ai eu soin de faire vérifier le poids, puis rentré au presbytère, j’ai ouvert le colis. Cette fois, il n’y a pas eu à regretter d’accident, les 21 bouteilles sont arrivées intactes. Hier, j’ai eu la fête de l’Adoration et j’ai traité mes convives avec les produits de votre maison. Avec les vins servis successivement blancs et rouges. Le rhum et la fine champagne ont été appréciés comme le méritent ces produits. Ils ont loué la composition de la Micheline qu’ils ont déclarée de beaucoup supérieure à la Bénédictine. Votre maison à pris une grande place dans le sentiment de ces messieurs. »

Cela devait changer du vin de messe…

Ce bon Docteur Huguet dut, tout de même, déchanter en septembre 1915 car, au retour d’une visite à Rennes-le-Château, distrait par la rencontre de deux confrères prêtres-soldat à Toulouse et avec qui il voyagea, il n’eut pas, cette fois là, la présence d’esprit de dissimuler dans sa soutane la bouteille de liqueur dont Marie Dénarnaud, la servante de l’abbé Saunière, avait lesté son bagage et fut, par manque de chance, contrôlé par les agents des douanes postés en gare d’Agen. Bien en peine de justifier de la présence de ce « cadeau », par le fait… empoisonné, il se vit infliger une amende de 850,50 francs… dont il obtint, par mesure gracieuse des ex-collègues de Michel Sabatier, une remise à 66,11 francs… ce qui fait tout de même cher pour une bouteille d’alcool. Les voies de l’administration, à l’instar de celles du Seigneur, sont décidément impénétrables.

L’amitié de Bérenger Saunière avec les frères Sabatier semble avoir perdurée jusqu’au décès de l’abbé en 1917… le prêtre et Jacques Sabatier ayant, en outre, partagé une passion commune pour la photographie. Mais, en visitant leurs propriétés, à Carcassonne et à Rennes-le-Château, on peut constater que le curé et les marchands de vin avaient également, en dehors du fruit de la vigne et du travail des hommes, un autre goût en commun… plus artistique et ornemental celui-là car ils agrémentèrent, pour le plus grand plaisir des visiteurs, leurs domaines respectifs avec des grottes de pierrailles bien ressemblantes… jugeons plutôt.


Grotte Sabatier - Carcassonne

Grotte Saunière - Rennes-le-Château


La « grotte Sabatier » était visible, il y a encore peu de temps de cela, dans ce qui reste du « Palais de la Micheline » à Carcassonne.



Palais de la Micheline – 36 avenue du Général Leclerc à Carcassonne
(Photo. Carcassonne Amen-Vals Nathalie – L’Indépendant 2 septembre 2016)

Qui, du curé ou du négociant en vins, inspira l’autre ? Nous n’aurons, probablement, jamais la réponse mais, à titre personnel, j’aime imaginer que l’idée se fit commune… subitement, au cours d’une discussion à l’heure de l’apéritif sur la terrasse de la tour Magdala. Lorsque le soleil, rasant à une heure bien précise une certaine grotte située de l’autre côté de la vallée des Bals, évoque le souvenir de ces Belles Dames qui aiment à apparaitre dans des cavités obscures. A défaut d’être des mystiques, ces hommes étaient certainement des poètes… l’aménagement de leurs domaines en est une preuve minérale.

Baptiste JENDOUS

Sources Blog  Chroniques de Carcassonne.midiblogs.com. « Carcassonne d’hier à aujourd’hui » du 9 avril 2013.
Blog Musique et patrimoine de Carcassonne. Article du 12 août 2013.
Article de Claude Marquié « Michel-Sabatier, industriel et-mécène » en date du 20 décembre 1998 dans « La Dépêche du Midi ».
Site internet www.rennes-le-chateau.com pour la photographie de la grotte du cimetière.
Correspondance du Chanoine Eugène Huguet – « Les archives de Bérenger Saunière » – Editions Pégase, avril 2003.